Certains projets d'architecture se révèlent plus complexes que d'autres à mener, exigeant une ténacité sans relâche des différents acteurs. Dans le quartier populaire de Belleville, il aura fallu huit ans pour que Matthieu Deluc, photographe, voie aboutir son rêve : installer son atelier sur les toits de Paris et tutoyer le ciel.
SÉDIMENTATION HISTORIQUE
Sur le boulevard de la Villette, le bâtiment baptisé « Aux quatre arrondissements » a une histoire singulière, inscrite dans le temps. Bâti à la fin du XIXe siècle, il fut réhaussé d'un niveau au début du XXe. Avec seulement deux étages, il est bien plus bas que les mitoyens qui l'encadrent. Matthieu Deluc, qui habite le dernier étage depuis plus de vingt ans, est le seul à disposer d'un accès au toit-terrasse où il souhaite réaliser cette surélévation. Il fait d'abord appel en 2008 à des amis architectes installés dans le sud. Très vite, tous prennent conscience qu'une présence de chaque instant sera nécessaire pour espérer une issue favorable. En effet, la première proposition est refusée avant même le dépôt du permis de construire. Les architectes lui conseillent donc de travailler avec leurs amis de Post-Office Architectes dont l'agence est située à deux minutes à pied du futur chantier, une proximité qui va se révéler essentielle. En 2011, Line Fontana, David Fagart et François Leininger prennent donc la suite de cette opération délicate. Le photographe a en tête l'image des Case Study Houses et des maisons californiennes, mais un budget serré avec lequel il faut composer. Le programme est le plus simple qui soit : une pièce de vie dans un grand volume pouvant, le cas échéant, servir de studio photo.
« Cet immeuble nous enseigne que le temps, les activités et les usages ont logiquement transformé son aspect et savolumétrie. La transformation témoigne de la sédimentation historique d'une ville qui se construit sur elle-même. Nous souhaitions inscrire le projet de l'atelier dans cette continuité », expliquent les architectes.
UNE FORME SIMPLE
« Notre démarche fut de proposer un projet en cohérence avec l'existant, notamment de conserver la symétrie. La surélévation se lit comme une strate supplémentaire de cet immeuble », poursuivent les architectes, qui ont néanmoins dû batailler pour que le permis de construire soit accepté. Très vite s'impose la forme élémentaire d'une voûte de plein cintre en structure bois, au-dessus du fronton qui coiffe l'édifice. De part et d'autre, des tympans vitrés ouvrent sur la ville, établissant un rapport frontal saisissant. Aux Case Study Houses, cette surélévation emprunte une relation franche à son environnement extérieur : ici, les toits de Paris. Cette proposition architecturale mise sur la lisibilité et complète la composition de l'immeuble existant. Elle est aussi un clin d'œil aux voûtes qui caractérisent les passages de la Capitale et les modénatures de certains immeubles remarquables du quartier. « Habiter ce toit est un écho contemporain à la tradition des ateliers d'artistes aménagés à la fin des XIXe et XXe siècles dans les toitures des immeubles parisiens », notent les architectes qui ont fait le choix d'un système constructif léger et préfabriqué afin de minimiser la durée et l'impact du chantier. Pas de plâtre, pas de peinture, pas de reprise en sous-œuvre puisque le bâtiment existant était suffisamment dimensionné pour recevoir cette surélévation qui occupe un tiers du toit. Une vraie chance car la reprise des fondations s'avère bien souvent un obstacle majeur dans ce type d'opération. Le projet prend la forme d'une grande pièce d'un seul tenant, bordée par la cuisine noire qui longe la façade nord-est. Le caoutchouc au sol et la sous-face en bois clair participent d'une esthétique volontairement brute.
UN CHANTIER PROPRE
Cette voûte est également une réponse au budget serré avec lequel Line Fontana, David Fagart et François Leininger ont dû composer, n'autorisant pas les extravagances. Face à l'économie, les architectes ont privilégié une forme de dépouillement qui contribue à l'évidence de la proposition. Avec ce choix constructif, la charpente a été montée en cinq jours, mobilisant une grue pendant quelques jours et garantissant un chantier propre. Car sans être démonstrative, cette surélévation s'inscrit dans une logique environnementale, portée par le Plan Climat de la Ville de Paris. La toiture accueille ainsi sur 8 mètres carrés une bande de panneaux photovoltaïques qui produit entre 1 000 et 1 200 Kwh (soit 10 à 12 Kwh/m²/an). La construction recourt aux matériaux recyclables et biososourcés qui s'assemblent mécaniquement, sans eau. Elle améliore également l'isolation thermique du bâtiment existant.
« S'il est modeste par sa surface, ce projet fut aussi compliqué à mener qu'une opération plus importante. La surélévation estun sujet sensible qui exige beaucoup de patience et de pédagogie », confient les architectes. Aujourd'hui, nombreux sont ceux qui imaginent que cette voûte a toujours été là. Peut-être le meilleur des compliments.
architectes Post-Office Architectes Line Fontana, David Fagart et François Leininger
www.post-office.archi
localisation Paris (10e )
livraison décembre 2016
bâti d'origine fin XIXe siècle
travaux 6 mois / surface 80 m2
matériaux utilisés acier (platelage pour reprise structurelle) / bois (ossature) / bois et finition caoutchouc (sol) / lamellé collé (arcs préfabriqués) / sapisol finition bois (isolant) / aluminum-bois (façades) / tôle acier ondulé laqué (couverture)

