Non loin du Vieux-Port et des plages, les rues de Bompard serpentent sur les collines. Cet ancien quartier de pêcheurs marseillais, qui mêle constructions anciennes et quelques maisons contemporaines, voit les prix de l'immobilier grimper tout en restant, pour l'heure, populaire. C'est là qu'un couple repère une parcelle sur laquelle se tient un garage pour automobile : rien de plus qu'une construction légère en rez-de-chaussée, couverte d'un toit à deux pans, dont rien ne va être conservé. Mais avant de se porter acquéreurs, les futurs propriétaires font appel à l'agence Tarlet Architectes qu'ils ont découverte par le biais de publications dans Architectures À Vivre , notamment celle de la maison 4 x 10 *, située à quelques rues de là, qui répondait aux mêmes problématiques de parcelle étriquée - ici de 6 mètres sur 15 -, imposant d'en exploiter le caractère traversant et de s'inscrire dans la verticalité. C'est rassuré par l'expertise de l'architecte que les acheteurs se lancent, fin 2011, dans l'aventure. Leur programme est simple : une chambre en suite et une pièce de vie agréable. Pour le reste, il laisse aux concepteurs le soin de composer des espaces ouverts au maximum sur l'extérieur.
EXPLOITER LA VERTICALITÉ
Le contexte immédiat n'est pas simple. La rue ne mesure que 2,20 mètres de largeur, ce qui rend l'accès au chantier difficile. Les vis-à-vis sont importants, autant sur rue que sur l'arrière de la parcelle, celle-ci étant située sur une pointe. Idéalement orienté est/ouest, le terrain est totalement mitoyen sur les deux longueurs, et soumis au respect de l'alignement aux bâtis voisins, autant côté ruelle que sur l'arrière et la hauteur. De ce fait, la maison s'étire sur environ 7 mètres de long et se développe sur quatre niveaux. Chaque plateau de 40 mètres carrés environ est entièrement dédié à une fonction : garage en rez-de-chaussée, chambre au premier niveau, séjour/cuisine au second, solarium au dernier. Nous sommes à Marseille et pour Ronan Tarlet, la Cité Radieuse reste une formidable référence. C'est donc dans un esprit corbuséen que l'architecte « conçoit des couches d'enveloppes pour créer un écrin » . L'objectif « d'une habitation très ouverte sur l'extérieur tout en se protégeant du voisinage » est atteint. Autre référence directe à Le Corbusier : la double hauteur du séjour est prolongée par le solarium envisagé comme « un épaississement de la façade » qui vient cadrer le « grand paysage » . De la parcelle enclavée naît un panorama sur Notre-Dame-de-la-Garde et la rade de Marseille.
« C’EST PAR UN TRAVAIL IMPORTANT SUR LES DIMENSIONS, LES COULOIRS, LE PASSAGE D’UN ESPACE COMPRIMÉ COMME LA CUISINE OU LE SÉJOUR, À UN VOLUME DILATÉ, QUE DES ZONES SONT DÉFINIES. » - Ronan Tarlet, architecte
FAIRE CIRCULER REGARD, AIR ET LUMIÈRE
Derrière les grandes plaques d'acier perforées au laser de la façade sur ruelle, des murs-rideaux se déploient, insoupçonnables depuis l'extérieur. Ici, le décloisonnement est total on compte tout au plus six portes dans cette maison et « c'est par un travail important sur les dimensions, les couloirs, le passage d'un espace comprimé comme la cuisine ou le séjour à un volume dilaté, que des zones sont définies », décrit Ronan Tarlet. Une « promenade architecturale » qui lui tient à cœur en ce qu'elle « offre une richesse de situations, le plaisir sensitif de la qualité des espaces ». Si le budget l'avait permis, ce qui est rarement le cas, l'architecte aurait même pousser jusqu'à concevoir des ambiances sonores variées, avec des pièces « mates » et d'autres « brillantes », en alternant des circulations volontairement sonores, aux fortes résonances pour évoquer le flux, avec des pièces plus sourdes. Quant au regard, au-delà du spectacle du solarium, les vues vers l'extérieur sont ménagées en mettant à profit tous les espaces résiduels sous la forme de balcon, jardinet ou patio accessibles ou non, à la frontière avec l'intérieur abolie par des baies vitrées toute hauteur, installées malgré l'enveloppe budgétaire réduite car elles n'excèdent pas les 2,50 mètres standard. La vue en coupe révèle comment l'habitation semble être un bloc en lévitation au-dessus du garage, « libérée du sol et des façades ». Ce dispositif contribue à la ventilation naturelle des espaces : la circulation de l'air est assurée évidemment par les ouvertures aux niveaux supérieurs, mais aussi plus subtilement par le rez-de-chaussée, le flux pouvant passer sans entrave depuis la double épaisseur de la façade perforée sur rue jusqu'au patio. La climatisation réversible est utilisée pendant les périodes de très fortes chaleurs seulement. Après avoir passé quelque temps dans la maison, les clients font part d'un problème à Ronan Tarlet : depuis qu'ils habitent là, ils ne sortent plus ! « Beau compliment ! », se félicite l'architecte.
*voir l'article « La boîte à filtres » dans le numéro 58 d'Architectures À Vivre.
architectes Tarlet Architectes
www.tarletarchitectes.fr
localisation Marseille (7e)
livraison janvier 2014
études 12 mois
durée des travaux 13 mois
surface 122 m2 SP
coût des travaux 200 000 euros HT
matériaux béton (structure, planchers, escalier) / aluminium (menuiserie) / bois médium vernis (mobilier) / ragréage fibré (sol) / acier Corten (bardage)
Architectures À Vivre : Quels sont vos démarches en amont d'un projet ?
Contrairement à la croyance populaire qui veut que les architectes aient une vision en trois dimensions, ou une sorte de compréhension instantanée du site, nous avons besoin, pour notre part, d'un certain recul pour formuler notre analyse et décrire notre vision du projet. L'outil intemporel qu'est le dessin - de plan ou de coupe - offre une réelle possibilité d'abstraction, permettant de poser un œil neuf et objectif sur une question donnée. Pour chaque projet, nous essayons d'éviter toute posture attendue pour aller vers une meilleure compréhension du lieu, et par là, renouveler notre capacité d'analyse et de réflexion. Nous ne sommes pas toujours en mesure de livrer immédiatement notre ressenti quant aux attentes d'un maître d'ouvrage, toutefois, cette première étape indispensable est un outil de décision pour un acquéreur : nous estimons donc les budgets et les qualités du site, explorons les possibilités règlementaires, dans le but de proposer aux clients des clés pour bâtir le socle d'une réflexion plus sensible, visant à produire de l'architecture et créer du plaisir.
A.À.V : Quels types d'aménagements sont à privilégier pour optimiser l'effet d'espace dans une petite surface ?
Il n'y a pas de recette miracle, et chaque projet doit organiser les règles de sa propre cohérence selon ses caractéristiques physiques. Nous tâchons, après un temps d'analyse, de répondre à la demande des clients afin de produire de la valeur ajoutée et d'optimiser la qualité des espaces. Il n'est pas toujours utile de libérer de la surface au sol par le biais de dispositifs économes et ergonomiques ; il est parfois plus utile de jouer sur les niveaux, les divisions et les contrastes afin de créer des masques, des rythmes et des séquences dans le but de trouver la composition adéquate selon la nature des lieux. Nous mettons en œuvre divers procédés ou agencements, tels que des parois épaisses multifonctionnelles ou des volumes transformables selon les besoins.
Notre but reste pourtant constant : offrir un maximum de qualités et de sensations dans la pratique des espaces, aussi restreints soient-ils.
A.À.V : Quelles pistes sont à explorer pour faire rentrer la lumière dans une maison enclavée, à fort vis-à-vis ?
La lumière est une force majeure dans la définition des espaces et le ressenti de l'individu. Qu'elle soit naturelle ou artificielle, elle doit offrir un maximum de variations possibles, du contraste, mais également du confort. La lumière peut intervenir de manière très différente selon les cas car l'œil humain a une grande capacité d'adaptation. Dans un espace obscur, tel que peut l'être une église romane, il se satisfera d'une lumière faible ou indirecte pour caler son étalon de normalité ; à l'inverse, dans une villa sur la côte d'Azur, les contrastes violents interdiront toute tentative de subtilité.
En ce qui nous concerne, nous avons tendance à penser qu'une maison doit offrir un maximum d'ouvertures sur l'extérieur afin de permettre à l'usager de régler les apports lumineux par le biais d'occultations et donc de créer les ambiances de son choix. Dans ce projet, nous avons opté pour une résille métallique créant un filtre avec la rue tout en contrôlant les contraintes de vis-à-vis liées à la topologie des lieux.

