Petit port du Finistère sud, Le Conquet est situé à la pointe de la Bretagne, à une vingtaine de kilomètres de Brest. On y trouve l'embarcadère pour se rendre à Ouessant, l'une des fameuses « îles du bout du monde ».
En quête d'une résidence secondaire, un couple de sexagénaires brestois saisit l'opportunité d'acheter une maison du XVIe siècle au pied des cales de débarquement des bateaux. La demeure est pourtant mal en point : sombre, humide, mal agencée, elle avait également fait l'objet d'ajouts malencontreux sur la façade arrière. C'est pourtant sans aucune hésitation qu'ils se jettent à l'eau, séduits par la situation de ce bien historique et fermement convaincus de son potentiel.
GARDER L'ÂME
Éditeurs et libraires reconnus à Brest, les nouveaux propriétaires sont férus de littérature mais aussi passionnés d'architecture contemporaine comme en témoigne leur habitation principale, réalisée par l'architecte breton Thierry Mostini à la fin des années 1990. Pour mener les travaux, le couple se tourne cette fois-ci vers Jean-Luc Héry, fondateur de l'Atelier d'Ici, dont ils avaient particulièrement apprécié la rénovation d'un moulin à Ploudalmézeau*. Garder l'âme d'un lieu historique tout en assumant une intervention très contemporaine ?
« LA SURFACE EXTÉRIEURE N'EST PAS TRÈS MAIS CETTE CIRCULATION IMPOSÉE AUTOUR DU PATIO PARFOIS CONTRAIGNANTE OFFRE UN PLUS EN DÉMULTIPLIANT LA SENSATION D'ESPACE. » Jean-Luc Héry, architecte
« C'est ce qu'ils avaient aimé dans cette précédente réalisation , explique l'architecte brestois. Au Conquet, nous avons travaillé dans le même esprit. » Au-delà du programme, Jean-Luc Héry confie avoir eu « carte blanche ».
DOUBLE VISAGE
Objectif premier ? Laisser enfin la lumière naturelle irriguer ce bâtiment en pierre construit à flanc de falaise et mitoyen de part et d'autre. Située dans un secteur AVAP (aire de mise en valeur de l'architecture et du patrimoine), la maison doit respecter les règles des Bâtiments de France qui protègent le site. Conséquence principale : l'obligation de préserver la façade principale dans son intégrité. Seules les menuiseries ont été changées et la porte remplacée par une baie à galandage doublée d'un volet plein pour profiter de la vue sur mer. C'est donc à l'arrière de l'habitation que la métamorphose prend tout son sens. Ce qui avait été ajouté à la va-vite est supprimé afin de libérer la cour jusqu'alors inexploitée. Une belle opportunité de créer une terrasse extérieure d'une trentaine de mètres carrés autour de laquelle toutes les pièces désormais généreusement éclairées sont organisées. Pour habiller la roche sur toute la hauteur (environ 10 mètres), un mur végétal est rapidement intégré au projet, officiant comme un jardin vertical. Jean-Luc Héry a imaginé un système de passerelles et d'escaliers autour de ce patio, offrant toujours la vue sur la végétation, mais aussi une terrasse sur le toit pour ouvrir sur le panorama. « La surface extérieure n'est pas très grande , précise l'architecte, mais cette circulation imposée autour du patio, parfois contraignante, offre un plus en démultipliant la sensation d'espace. »
UN CHANTIER CONTRAINT
Répartie sur trois niveaux, l'organisation intérieure des 140 mètres carrés est avant tout dictée par les contraintes du lieu. Un studio et une buanderie prennent place au niveau de la rue. Le carrelage du sol façon acier Corten se marie ici avec la roche laissée apparente, rappelant l'importance de la topographie dans ce projet. Au premier étage se trouvent une cuisine et un salon-salle à manger ouvert sur la terrasse orientée au sud. Au deuxième, les deux chambres et la salle d'eau tandis qu'une troisième pièce, telle une cabane perchée, surplombe le patio. Accessible uniquement depuis l'extérieur, elle est simplement aménagée d'un double couchage et d'une tablette, rappelant les lits-clos bretons d'antan. En raison de sa mitoyenneté et de la situation très encaissée de la maison, le chantier ne fut pas des plus aisés : une grue a été nécessaire pour acheminer par-dessus la toiture les éléments de charpente et les châssis vitrés. L'ossature bois a été privilégiée, à l'exception de la chambre-cabane conçue en acier.
« Le dialogue avec l'architecte des Bâtiments de France s'est bien passé, même s'il a fallu faire preuve de pédagogie et expliquer les détails de notre démarche. Mais c'est une aventure qu'il aurait été difficile à mener sans des clients aussi avertis et motivés, conclue Jean-Luc Héry. En tant qu'architecte, c'est une chance de travailler dans ces conditions. Ils ont réellement porté le projet. »
architecte L'Atelier d'Ici - Jean-Luc Héry
www.atelierdici.com
localisation Le Conquet (Finistère)
livraison 2017
bâti d'origine XVIe siècle
études 6 mois / travaux 11 mois
surface 140 m² SP
matériaux bois (charpente, ossature extension) / ipé (terrasse) / moabi (plancher intérieur) / zinc anthracite (couverture) / verre (garde-corps) / acier laqué (menuiseries, garde-corps)
fournitures canapés Andy de Pierre Paulin chez Ligne Roset / table basse Tavolo con ruote de Gae Aulenti chez Fontana Arte / chaises et table de bistrot chez Fermob / suspensions Gregg chez Foscarini / lampadaire Orbital chez Foscarini / lampe extérieure Grumo N°1 de Roger Pradier
Architectures À Vivre : Quels éléments doivent être impérativement analysés avant de se lancer dans un tel projet de rénovation ?
Jean-Luc Héry : Intervenir sur un bâti ancien comporte, en effet, quelques contraintes et risques qu'il est important de vérifier avant de se lancer dans un projet de rénovation. Les premières visites avant le relevé et les opérations de démolition ne permettent pas toujours de se rendre compte de l'état de l'existant et des éléments qui seront susceptibles d'être conservés ou non. Il est donc impératif d'être prudent et de détecter le maximum de problématiques avant la phase d'esquisse afin que le projet présenté ne soit pas remis en cause par la suite.
La démolition d'un mur porteur ou d'une partie de la charpente par exemple, sans concertation avec les bureaux d'étude technique, peut totalement remettre en cause la faisabilité d'un projet. Dans le cas présent, il a fallu adapter les niveaux de la maison au profil de la falaise contre laquelle l'habitation est adossée. Il n'aurait pas été raisonnable d'un point de vue financier de défoncer la roche !
Le programme respecte ces différents paliers qui créent un jeu de marches et de passerelles structurant le projet dès l'esquisse.
A.À.V. : Quels types d'aménagement sont à privilégier pour optimiser l'effet d'espace dans un projet de rénovation ?
J.L.H. : Le bâti ancien est toujours en opposition avec les normes et modes de vie contemporains. Son charme ne doit cependant pas contraindre le projet à des pièces sombres, petites et mal agencées ! Bien au contraire, le contraste entre des éléments d'architecture conservés et une réponse contemporaine est souvent pertinent. Dans ce projet par exemple, nous avons préservé la façade sur quai mais celle sur cour est traitée de façon plus moderne afin de faire rentrer la lumière, primordiale dans le ressenti des espaces. Aujourd'hui, les techniques constructives, tels que le bois et l'acier, sont aussi parfaitement maîtrisées.
Elles permettent d'intervenir de façon radicale sur un bâtiment existant en apportant légèreté et fluidité au projet. Les solutions mises en place pour celui-ci optimisent les points de vue entre l'intérieur et l'extérieur, ce qui augmente l'impression d'espace.
A.À.V. : Travailler en secteur sauvegardé avec avis de l'architecte des Bâtiments de France est-il une contrainte supplémentaire ?
J.L.H. : On entend souvent de nouveaux clients paniqués à l'idée de soumettre leur projet à l'avis de l'architecte des Bâtiments de France. Mais au contraire, il faut y voir une chance, car il est un allié qui permet souvent d'expliquer un projet de rénovation ou d'extension à des élus qui peuvent être paralysés face à un projet « trop » contemporain. L'ABF dépasse le stade du « beau » ou du « pas beau » en toute indépendance ; il est le garant de la cohérence architecturale et permet d'imposer une architecture de qualité. Au niveau de la conception, leur avis est souvent pertinent. Il arrive que nos projets doivent être remaniés - cela est parfois déconcertant -, mais cette remise en cause de notre travail est toujours intéressante. La vérité architecturale n'existe pas et ce regard extérieur, dans une démarche qui tend à préserver un bâti ancien ou la qualité d'un lieu, est important.

