Lisbonne, 1er novembre 1755, 9h30. Dans dix minutes environ, un terrible séisme, suivi d'un tsunami et de multiples incendies, détruira presque intégralement la ville, provoquant la mort de dizaines de milliers de personnes. Les catholiques les plus fervents verront dans cet événement survenu le jour de la Toussaint la manifestation de la colère divine. Nombre de philosophes des Lumières remettront quant à eux en cause leurs théories les plus optimistes, impressionnés par le bilan chaotique du phénomène, lequel est à l'époque perçu comme irréversible. Pourtant, contre toute attente, la capitale portugaise est en bonne voie de reconstruction dès l'année suivante. Elle doit en partie cette résurrection express au marquis de Pombal et Premier ministre de Joseph Ier de Portugal : Sebastião José de Carvalho e Melo. En plus de poser les fondations de la sismologie - le Lisboète ayant beaucoup étudié le désastre, notamment en interrogeant les survivants sur ses caractéristiques -, celui-ci s'efforce en effet de rebâtir la ville rapidement, selon des principes constructifs à l'épreuve des tremblements de terre : fondations sur pieux, voûtes sur croisées d'ogive au rez-de-chaussée, planchers en bois, murs en maçonnerie traditionnelle et charpente complexe en croix de saint André afin de répartir les forces telluriques. Sans le savoir, Sebastião José de Carvalho e Melo donne ainsi naissance aux premiers édifices antisismiques d'Europe !
« RESPECTER LE PATRIMOINE, C’EST COMPRENDRE QU’IL DOIT S’ADAPTER ET ÉVOLUER POUR RESTER À JOUR. EN FAISANT DE CE LIEU NOTRE MAISON, NOUS POUVIONS NOUS ASSURER QUE CET ENDROIT UNIQUE NE SERAIT PAS DÉTRUIT : IL SUFFISAIT DE L’AMÉLIORER SANS TROP S ’ IMPOSER . » Helena Jerónimo, architecte
PROFESSION DE FOI
Situé dans le centre de Lisbonne, le quartier de la Baixa Pombalina constitue l'un des exemples les plus éloquents de cette politique de reconstruction. C'est ici, au dernier étage d'un immeuble construit en 1780, que Helena Jerónimo et João Queiroz e Lima - fondateurs de l'agence CASCA -découvrent en 2007 deux appartements typiques du style architectural pombalin. D'une surface totale de 144 mètres carrés présentant de petites différences niveaux, l'espace est fortement cloisonné, sombre, et surtout en mauvais état, car laissé à l'abandon pendant 30 ans ! Pourtant, les architectes, subjugués par le cachet des lieux et le patrimoine historique qu'ils représentent, s'imaginent parfaitement vivre ici et pourquoi pas y fonder une famille en réunissant les deux biens.
« Lorsque des projets de ce type sont rénovés à Lisbonne, le résultat n'est bien souvent ni nouveau, ni authentique ; juste plein de pastiche, alors que dans la plupart des cas il serait possible de conserver l'existant tout en l'adaptant aux usages actuels de façon plus consciente et plus sensible, raconte Helena Jerónimo . Respecter le patrimoine, c'est comprendre qu'il doit s'adapter et évoluer pour rester à jour. En faisantde ce lieu notre maison, nous pouvions nous assurer que cet endroit unique ne serait pas détruit : il suffisait de l'améliorer sans trop s'imposer. »
ÉQUILIBRE DES SOUSTRACTIONS
Sur le papier pourtant, cette volonté de préservation s'accorde difficilement avec la vision que les architectes entretiennent de leur futur logement, qu'ils imaginent comme « un espace ouvert et flexible, un lieu où nous pourrions vivre, cuisiner, jouer et travailler ensemble, afin que personne ne se sente isolé des activités familiales quotidiennes », ce qui, comme ils l'expliquent eux-mêmes, aurait pour conséquence d'imposer « la démolition de murs, donc d'éléments structurels, entraînant ainsi un énorme gaspillage de ressources ». Aussi le duo lisboète redouble-t-il d'effort et d'ingéniosité pour ouvrir le volume au maximum - et donc optimiser la circulation des habitants comme de la lumière - sans trop toucher à l'existant : seule une partie d'un mur situé entre les futurs hall central et salle à manger est supprimée, tandis qu'une demi-douzaine de cloisons est complètement ou partiellement abattue. Par ailleurs, le sol est rehaussé et uniformisé. Problème : les anciennes portes sont trop grandes pour les nouveaux encadrements ! Elles sont donc éliminées des pièces à vivre, contribuant d'autant plus au sentiment d'espace. Enfin, les concepteurs décident de déposer l'intégralité des plafonds, très endommagés, révélant ainsi le très graphique maillage des poutres de la charpente d'origine, lequel est mis en valeur grâce à l'élargissement des ouvertures zénithales.
« L'appartement semblait dès lors beaucoup plus vaste, alors que notre intervention sporadique et ciblée nous a permis de conserver la majeure partie du patrimoine présent » , expliquent-ils.
TOUT SE TRANSFORME
Fidèles à leurs principes de la conception jusqu'au chantier - adapter l'existant sans jamais le trahir -, Helena Jerónimo et João Queiroz e Lima choisissent des matériaux et des techniques d'application qu'ils jugent en adéquation avec l'esprit de l'architecture pombaline. Ainsi, le revêtement en stuc des murs est-il réalisé à la chaux tandis que « les nouvelles portes, armoires, volets, et autres éléments de menuiserie sont en contreplaqué de pin découpé numériquement. Nous n'avions pas pour ambition d'imiter le style ni la méthode de l'époque, mais plutôt la philosophie de standardisation appliquée par le marquis de Pombal et qui a permis de reconstruire efficacement la ville », argumentent les concepteurs, lesquels ont aussi veillé à recycler autant que possible les éléments existants.
Les anciennes portes n'ont donc pas été jetées, mais servent aujourd'hui d'habillage à la boîte centrale accueillant la salle d'eau. Un sort semblable est réservé à de vieux carreaux de céramique portugaise trouvés sur le site, désormais appliqués sur les rampants de la cuisine. Un peu comme si l'ensemble de l'appartement avait attendu l'arrivée des architectes pour prendre un sens nouveau. Mais cela, c'est Helena Jerónimo qui le résume le mieux : « En fin de compte, nous avons l'impression que c'est la maison qui s'est imposée à notre mode de vie contemporain et non le contraire, nous démontrant elle-même ce dont elle était encore capable… »
architectes CASCA Helena Jerónimo et João Queiroz e Lima
www.casca.pt
localisation Lisbonne (Portugal)
livraison 2015
année du bâti d'origine 1780
études 12 mois
travaux 12 mois
surface 144 m²
matériaux bois massif (sols) / contreplaqué de pin (aménagements) / chaux (enduit) / liège (isolation) / céramique (revêtement cuisine)
fournitures lampe Duane chez Menu / canapé Scaffold / étagère Wewood / électroménager Miele / lampes Tolomeo chez Artemide / bureau Metis chez Wewood / chaises Masters de Phillipe Starck pour Kartell / chaise Butterfly chez Cuero / chaise Comback de Patricia Urquiola pour Kartell / tissus Barbara Osorio Fabrics / lampes en laiton dessinées par les architectes

