© © Solideo / Dominique Perrault Architecte, ADAGP
ENTRETIEN AVEC DOMINIQUE PERRAULT
Architecte, urbaniste et fondateur de l'agence Dominique Perrault Architecture
Quel est l'historique du site d'implantation du Village des athlètes ?
Dominique Perrault : Ce territoire est marqué par un passé industriel tourné vers la production énergétique. Il accueillait des dépôts de carburant, des centrales thermiques, des postes transformateurs et des entrepôts de marchandises. Le développement de l'industrie a radicalement changé la physionomie du site qui a hérité de l'échelle et de la morphologie urbaine de cette période. Au début du XXe siècle, la Seine a elle aussi une fonction industrielle. Elle en est le principal axe logistique et les berges sont remodelées pour accueillir des grues de chargement et l'amarrage de péniches. Dans les années 2000, le site s'est progressivement tertiarisé, accueillant sur les grandes parcelles industrielles des activités de service et des équipements d'enseignement publics et privés. Dans la continuité de cette histoire, notre réflexion urbaine valorise les grands îlots à l'échelle de l'héritage industriel.
Quelles sont les caractéristiques de ce site et sa relation au Grand Paris ?
D. P. : Le Village des athlètes s'ancre dans une géographie singulière, marquée par les berges de Seine et les coteaux boisés, au droit de l'église du vieux Saint-Ouen. Entre ces deux niveaux, des espaces publics en pente douce permettent d'ouvrir le quartier sur le fleuve et d'accéder à l'eau en offrant des vues sur le grand paysage. L'équipe de maîtrise d'œuvre a réalisé en ce sens une cartographie des sols et de ses horizons géologiques souterrains. Elle a adapté les végétaux en fonction de la nature des sols, tout en proposant majoritairement des espèces d'Île-de-France. Le travail sur le sol a aussi pris en compte des terres fertiles déjà existantes et utilisé les matériaux issus de la démolition pour reformer un substrat plus riche, hors site, le long de la Seine, avant de le réinstaller dans le Village. Le site choisi se développe sur 51 hectares, dispersés sur L'Île-Saint-Denis, Saint-Denis et Saint-Ouen. L'un des objectifs majeurs du projet visait une amélioration des interactions entre le site et l'ensemble de la métropole, le territoire dans lequel s'implante le Village étant actuellement l'un des plus actifs du Grand Paris en termes de mutations urbaines. Il devra constituer en 2050 un tissu urbain robuste et lisible, fondé sur un « urbanisme de liaison » en mesure d'inscrire ce territoire dans l'échelle métropolitaine, par une géographie centrée autour de la Seine. Lors des Jeux, la localisation du Village minimisera les déplacements des sportifs. Le Stade de France et le centre nautique seront à quelques minutes en bus et la gare Saint-Denis-Pleyel, à 800 mètres du site, permettra de rejoindre le centre de Paris par les lignes 14, 15, 16, 17 du Grand Paris Express ou la ligne 13 du métro.
Quels ont été les concepts directeurs de l'aménagement du Village ?
D. P. : Cité-jardin au bord de l'eau, le Village tire parti de son héritage architectural, tramé par de grandes « cathédrales » industrielles implantées perpendiculairement à la Seine. S'inscrivant dans une logique héritée de l'histoire du site, ce principe offre au projet une réponse urbaine forte et cohérente par la composition de volumes simples, lisibles et identifiables depuis l'espace public. En écho aux grands objets architecturaux existants, dont celui de l'actuelle Cité du cinéma, six pièces urbaines baptisées « îlots-bateaux » ont donc été imaginées. Chaque îlot développe sa propre identité et joue un rôle précis dans un scénario urbain cohérent. Leur altimétrie établit par ailleurs une continuité avec le contexte existant, variant de R+3 à R+14 maximum. Cette morphologie, capable d'accueillir une grande diversité de programmes (logements, bureaux, hôtel, résidence étudiante, commerces, etc. ), compose des ensembles ouverts à la fois sur l'espace public et sur des cœurs d'îlots offrant des cadrages sur le grand paysage. Nous avons cherché à définir une densité juste, un rapport entre la hauteur du bâti et la largeur des espaces extérieurs qui donne un caractère aéré et humain à l'ensemble. Il s'agissait également de penser la réversibilité du Village dès la phase d'étude du projet, l'ensemble des bâtiments conçus pour l'événement devant offrir une grande flexibilité pour revenir à une destination plus classique après les Jeux. Le plan-guide développe à cet égard une étude poussée sur le dimensionnement de chaque élément bâti, son rapport à l'espace public, ses capacités d'adaptabilité programmatique en phase olympique et de réversibilité en phase héritage.
Comment gère-t-on la singularité d'un tel projet évènementiel éphémère, qui doit se transformer au fil du temps ?
D. P . : L'objectif de ce projet est double et la démarche de conception inédite car l'avenir du Village des athlètes est au-delà de lui-même. Il s'agit bien sûr de constituer un quartier exemplaire à l'horizon 2025 et à plus long terme en 2050, capable d'offrir temporairement un accueil d'exception aux athlètes et à leurs délégations. Mais c'est avant tout une réflexion urbaine de long terme ayant pour objectif la constitution d'un nouveau quartier durable, un morceau de ville offert à tous, profondément connecté au grand territoire, théâtre d'une densité de transformations urbaines sans précédent. Prendre en considération le caractère éphémère de l'évènement olympique dans la conception du Village est ce qui a fait la singularité de ce projet. Après les Jeux, le quartier entrera dans une nouvelle phase de développement avec la création de logements, d'écoles, de bureaux et de commerces. L'héritage du projet inclut la réconciliation avec la Seine, la préservation du patrimoine bâti et une vie urbaine dynamique propice à la convivialité.
Vous êtes-vous inspiré de projets de Villages de Jeux précédents ?
D. P. : Le projet pour Barcelone a influencé la reconquête d'espaces industriels abandonnés, tout comme Paris s'engage à révéler la vitalité du Grand Paris à travers ses Jeux. Mais notre démarche se distinguait des précédentes expériences olympiques parce qu'elle ne proposait pas la construction d'un Village ex-nihilo mais d'un quartier mixte dont l'âme était déjà présente. Ce quartier, en effet, aurait été semblable à d'autres si ce qui était « déjà là » n'avait été exceptionnel : le fleuve auquel le site ancien tournait le dos alors que les voies du quartier convergent maintenant dans sa direction, les ressources naturelles du sol ou encore, la Cité du cinéma et la halle Maxwell. Autant de paramètres qui nécessitent, encore à ce jour, de s'interroger sur la planification du quartier ainsi que sur la fabrique « en commun » de la ville. À ce titre, les Jeux pourront jouer ce nouveau rôle d'accélérateur de développement pour tout un ensemble de secteurs du Grand Paris en pleine recomposition. Nous espérons que le Village pourra devenir un exemple, celui d'une ville qui se transforme sur elle-même pour devenir métropole, une ville qui se nourrit de son héritage et explore ses atouts géographiques, sociaux, culturels ou historiques pour intégrer naturellement le Grand Paris. Ouvert et connecté, le nouveau quartier « Pleyel - Berges de Seine » constituera sans aucun doute la pièce manquante d'un archipel de projets pensés en cohérence les uns avec les autres à travers la synthèse des études retranscrites dans le contrat de développement territorial et dans les documents de planification de Plaine Commune. L'héritage des Jeux dépasse les limites de Paris pour accélérer la transformation urbaine de toute la métropole.
Quelles sont les grandes lignes de l'approche environnementale du projet ?
D. P. : Nous avons souhaité donner une forte dimension environnementale et développer un quartier exemplaire pour le Grand Paris. Nous avons mis l'accent sur des exigences élevées en matière de durabilité, des espaces publics généreux, une valorisation des modes de transports doux, une végétalisation importante et un renforcement de la biodiversité. La nature est aussi présente sur les toits des immeubles, envisagés comme espaces partagés ou dédiés à l'agriculture urbaine. L'objectif est également de minimiser la facture énergétique en termes de construction par la mise en œuvre d'une stratégie énergétique ambitieuse tant du point de vue de la baisse des consommations que de la production locale. L'attention est prêtée à l'importance du numérique, des services urbains, de l'adaptabilité et de l'évolutivité des espaces. La mobilité constitue aussi un axe central de l'intégration du Village au sein du Grand Paris. À ce titre, le projet propose le développement de trames de déplacements pour tous les types d'usagers avec une vision évolutive à horizon 2050. La gare en cours de construction de Saint-Denis-Pleyel, conçue par Kengo Kuma, fera de ce quartier un nouveau centre de la métropole. S'inscrivant dans la stratégie de durabilité pour les ouvrages olympiques construits pour Paris 2024, les espaces publics sont, eux, conçus dans l'objectif d'adapter la ville au climat de 2050. Le projet répond à des objectifs ambitieux en termes de durabilité : son empreinte carbone est maîtrisée, sa conception intègre les enjeux climatiques (revêtements de sol, présence de végétaux et d'eau dans les espaces publics, etc.) et contribue à la valorisation et au développement des écosystèmes. Par ailleurs, le choix des revêtements des espaces publics vise à limiter l'effet d'îlot de chaleur urbain et présente le meilleur compromis entre la volonté architecturale, le coût, l'entretien, la durabilité, la perméabilité et la facilité du cheminement PMR. La question de l'imperméabilisation des sols a été traitée en amont des espaces publics, participant à l'orientation des choix architecturaux et paysagers dans un objectif d'amélioration de la gestion des eaux pluviales. Au-delà du travail sur les espaces publics, la morphologie urbaine de plots contribue elle aussi au rafraîchissement des espaces publics en favorisant les courants d'air. La trame des espaces publics alterne zones ensoleillées et zones ombrées, bien ventilées et ouvertes à une diversité d'usages.
Vous parlez d'aller « au-delà du Village des athlètes » : qu'est-ce que cela signifie pour vous ?
D. P. : Cela signifie remonter le temps pour raconter l'histoire de la transformation de ce morceau de la Seine-Saint-Denis au riche passé industriel, à la faveur des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024. Cela veut également dire repousser les limites géographiques de ce territoire pour observer son rayonnement à l'échelle d'une aire économique, sociale et culturelle plus vaste. C'est aller au-delà du « moment » que constitue le Village des athlètes dans la vie de ce quartier. J'ai la conviction que cet ensemble de « possibles » peut être changé en réalité et que celle-ci a pour vocation de constituer l'héritage véritable des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024, intéressant bien au-delà de l'évènement même.

