© PHOTOGRAPHIES LMO Architectes et ALEP Paysagistes
Tipasa. Les lecteurs d'Albert Camus, notamment des Noces suivi de L'Été, prendront plaisir à se remémorer les quelques pages consacrées par l'auteur de La Peste au site archéologique algérien. Philippe Deliau, paysagiste, convoque quant à lui ce nom en guise de référence utile. Son agence, ALEP, y a œuvré pour soumettre aux autorités quelques propositions paysagères. Forte de cette référence mais aussi de nombreuses autres, elle a obtenu l'aménagement d'un lieu méconnu en France, un oppidum situé en marge de l'étang de Berre, aux portes de Martigues. Une chapelle romane - Saint-Blaise - s'y dresse et domine un ensemble de murs et de murets, vestiges antiques, grecs et gallo-romains, jetés pêle-mêle à l'ombre des pins.
L'adresse est aujourd'hui le rendez-vous bucolique d'amoureux du patrimoine mais aussi de promeneurs et de quelques valeureux sportifs. Ces pratiques dominicales anarchiques ont, à mesure des années, constitué la source d'un vandalisme involontaire. Le site méritait donc une protection autre qu'administrative ; il fallait ordonner les cheminements pour assurer la sauvegarde de ces ruines. Mieux, il s'agissait d'accompagner les pas du visiteur. Si ALEP est mandataire du projet, l'agence s'accompagne sur ce dossier de La Manufacture de l'Ordinaire, dont Jean-Michel Fradkin est architecte associé. Si la conception d'un pavillon d'accueil lui revient, ils imaginent ensemble un projet méticuleux et harmonieux dans le respect du patrimoine archéologique mais aussi géologique. « L'enjeu de notre proposition est de défendre un parti pris paysager extensif. Il s'agit dans ces circonstances de prolonger les cheminements car, le plus important dans un voyage n'est pas la destination… mais la manière de s'y rendre. Nous avons dès lors rangé les voitures le plus loin possible dans une “forêt jardinée” et créé une arrivée progressive… comme à Delphes », explique le paysagiste.
Une fois stationné, le visiteur découvre en premier lieu la « Maison du site ». La construction semble s'infiltrer dans le relief. Mieux, elle paraît être de ces « baumes » provençales, autrement dit une grotte mais cette fois-ci de béton. « Nous voulions prolonger l'identité si caractéristique du lieu, celle incarnée par ces restes de fortifications en créant nous-mêmes un nouveau mur », souligne Jean-Michel Fradkin. Les déformations du volume épousent à la fois les courbe de niveaux et les variations programmatiques : un accueil, une salle d'exposition, des bureaux et des sanitaires. La géométrie de l'ensemble a été patiemment calculée. In fine, les extrémités de chaque pan incliné touchent les bords d'un même cercle théorique.
« NOUS VOULIONS PROLONGER L'IDENTITÉ SI CARACTÉRISTIQUE DU LIEU, CELLE INCARNÉE PAR CES RESTES DE FORTIFICATIONS EN CRÉANT NOUS-MÊMES UN NOUVEAU MUR. »
La matérialité choisie, volontairement minérale, est un écho aux spécificités de l'endroit : un béton de site, en façade, et un béton d'huître, au sol. Le premier laisse apparaître ses agrégats après hydrogommage ; ils évoquent la roche de cette acropole naturelle. Le second, dans ses effets nacrés, est une évocation d'un passé antédiluvien encore perceptible in situ sous forme fossilisée. L'attention portée à ce traitement va de pair avec l'intention d'éliminer le second œuvre dans ses interfaces avec l'extérieur. « Cette stratégie a été mise en œuvre dans le cadre d'un autre projet avec ALEP, le théâtre de verdure de Saint- Estève-Janson, dans les Bouches-du-Rhône », indique Jean-Michel Fradkin. Le « langage architectural » est de fait réduit à son minimum. Cette logique a réclamé les plus parfaites réservations dans les parois de béton pour y incorporer toutes les serrureries. « Le regard ne devait croiser aucune surépaisseur », souligne l'architecte.
Côté paysage, l'intention est de « refaire le chemin de l'histoire ». De la porte grecque du site, fouillée dans les années 1930, jusqu'au Moyen Âge. « Nous sommes attentifs à la scénographie donnée par le rythme des vues, des seuils, de ce que l'on donne à voir pour éveiller les sens », reprend Philippe Deliau. Créer un parcours au sein de ruines protégées est loin d'être simple. Quelques interventions sont pensées sans créer ni modification ni décaissement. Les escaliers donnent l'impression de léviter ; ils sont en réalité posés sur les plus minces appuis possibles. De même pour la passerelle qui fait face à la chapelle Saint-Blaise : elle ne présente aucune culée, aucune poutre en béton. Sur quatre pieux - deux au départ, deux à l'arrivée - elle est constituée d'éléments métalliques pour assurer la plus grande portée de l'ouvrage. La difficulté supplémentaire était de ne pas porter atteinte à la perspective. Le sol de la chapelle a ainsi fait office de référence. « Nos interventions ont pour ambition de conduire le pas de manière confortable. Le site doit impérativement garder sa poésie », assure Philippe Deliau. Quid cependant des arbres et des plantations dans un site patrimonial ? « Un feu s'est déclaré six mois avant le démarrage du chantier ; la majorité des sujets a péri lors de cet événement. Si nous avons gardé les quelques pins épargnés par l'incendie, nous n'avons pas replanté car nous retrouvions une lecture claire et lisible de l'oppidum. Le massif boisé du Castillon était somme toute récent ; la nature s'y était rapidement refermée en forêt. Si le feu est un traumatisme, il a rouvert les vues et les perspectives. La chapelle, dans ce contexte, apparaît de nouveau comme un repère, une résurgence, un amer… sa fonction première », conclut-il.
Pour se rapprocher de l'histoire géologique de ce paysage naturel, la Maison du site présente des strates différentes sur ses façades ; le béton connaît en réalité des variations dans sa formulation et dans sa tonalité. Coulé en place, y compris pour la sur-toiture, il a nécessité la mobilisation des meilleurs savoir-faire.

