© © Julien Donada
« C’était un esprit bouillonnant avec cinquante idées à la minute », se souvient le critique et historien de l’architecture Dominique Amouroux, qui a bien connu ce grand brun séducteur, toujours une cigarette à la main. Diplômé de l’école d’architecture de Genève en 1962, Pascal Häusermann n’a jamais voué de culte aux figures du mouvement moderne. Ses héros sont plutôt le Catalan Antoni Gaudí ou l’Américain Bruce Goff. Rejetant les austères immeubles collectifs qui se sont multipliés après la Seconde Guerre mondiale, il préfère imaginer des cellules d’habitation individuelles et organiques. Associé à Claude Costy, rencontrée en 1958 à l’école, ils mènent ensemble des recherches sur le voile de béton et construisent une douzaine de projets de 1963 à 1972. Ils poursuivent ensuite leurs chantiers chacun de leur côté.
La forme parfaite
À l’origine du travail qu’Häusermann mène sur « la bulle », comme il la nomme lui-même, se trouve l’envie de développer l’enveloppe la plus simple possible. Cette réflexion sur la structure le conduit à étudier l’ellipsoïde de révolution1, « le volume qui a le moins de surface extérieure par rapport au volume intérieur2 », précise-t-il. Ses atouts : un seul matériau suffit à sa réalisation, son emprise au sol est restreinte, ses fondations légères et un bandeau vitré peut être disposé à l’équateur de la sphère pour un éclairage à 360 degrés. « D’ailleurs, pourquoi les œufs ont-ils cette forme-là ? Ça ferait évidemment mal aux poules de faire des œufs carrés mais surtout, ils ne résisteraient pas longtemps », constate Häusermann. En revanche, le second œuvre, comme les fenêtres ou les revêtements de sols, doit être totalement adapté et revient forcément plus cher que dans une architecture orthogonale. Chaque détail de l’aménagement est fait sur mesure avec un mobilier intégré en béton ou en bois. De nombreux articles traitant de leurs premières réalisations parus dans la presse locale et nationale, notamment Elle et L’Œil, font connaître au travail des Häusermann un fort retentissement médiatique et leur amènent des clients pendant dix ans. Auprès d’une partie d’entre eux, le couple d’architectes prône l’autoconstruction, une solution économique qui procure une grande satisfaction et même « une raison de vivre »3.
Un urbanisme individuel
Proche d’Antti Lovag et de Jean-Louis Chanéac, Pascal Häusermann adhère au GIAP (Groupe international d’architecture prospective fondé par Michel Ragon) en 1966 et participe aux deux éditions du Concours de Cannes en 1969 et 1970. Cette manifestation propose, autour d’une semaine de rencontres internationales d’urbanisme et d’architecture, de « faire sortir tous les projets un peu fous ». « La confrontation a immédiatement commencé entre le collectivisme et l’individualisme », raconte Häusermann. Celui-ci rêve en effet de mettre à la disposition des habitants d’une ville des outils qui leur permettraient d’organiser eux-mêmes leur agglomération. Chaque citoyen serait propriétaire de cellules préfabriquées posées dans des espaces loués à une société immobilière qui aurait pris en charge l’aménagement des routes et des circulations verticales. « Jusqu’en 1968, ça allait relativement bien. Il y avait une sorte de libéralisme. Mais à partir de Mai 68, l’aspect idéologique et politique s’est véritablement durci et j’ai l’impression que la notion d’urbanisme individuel, ou individualiste, a fait peur à l’administration qui s’est mise à refuser tout ce qui avait trait à cette tendance. À partir des années 1970, c’était terminé. Impossible d’avoir un quelconque permis de construire. » Pascal Häusermann s’engage alors, en tant que promoteur, dans la rénovation de l’Immeuble Clarté de Le Corbusier et du quartier de La Terrassière à Genève. En 1981, il s’installe au château des Avenières en Savoie, juste à côté de la frontière suisse, autour duquel il échafaude le projet d’un gigantesque complexe hôtelier. Après son abandon, il ouvrira un premier restaurant dans le château puis un autre à Genève. À la fin des années 1990, il change une dernière fois de vie et part en Inde avec sa quatrième femme. Là, il revient à ses premières amours en construisant sur une île un prototype de bulle en métal pour une chaîne d’hôtel qui ne verra jamais le jour. Au bout de ce parcours plein de rebondissements, le FRAC Centre, à qui Pascal Häusermann a fait don de ses archives, a heureusement contribué à consolider son statut de pionnier du renouvellement des formes, tout en sauvegardant la mémoire de ses fabuleux projets parfois restés sur le papier.
1. Un ellipsoïde de révolution ou sphéroïde est une surface obtenue par rotation dans l’espace d’une ellipse autour de l’un de ses axes.
2. Les citations sont issues du livre d’entretiens avec Julien Donada Bulles, conversation avec Pascal Häusermann.
3. Voir Architectures à vivre n° 55 et la maison de Joël Unal en Ardèche dont le chantier mené par Claude Costy commenca en 1973 pour se finir… 30 ans plus tard.

