© © Luc Boegly
Le réseau des bassins, des canaux et des débarcadères est au Havre comme un immense terrain, riche de possibilités et d’incertitudes d’un futur pris entre la beauté brute des infrastructures et des friches soumises aux politiques de renouvellement Au sein du projet de pôle d’enseignement supérieur portuaire et maritime visant à reconquérir l’ancien port industriel, la nouvelle école de la marine marchande (l’ENSM) trouve tout naturellement sa place. Le centre universitaire de Hauvette et Baumschlager Eberle, livré à peine trois ans plus tôt, se situe précisément de l’autre côté du bassin de l’Eure ; c’est dire si la dynamique urbaine va son train. C’est une étape aussi pour cet établissement qui évolue, certifié école d’ingénieurs en 2010. Lancé en 2012, le concours désigne l’AIA, une équipe d’architectes a priori familiers de l’ingénierie. Ayant saisi la force qui se dégageait des docks et la qualité sensible qu’offraient les bassins, leur proposition consistait à ramener tout l’édifice contre l’eau sur les traces de l’ancien hangar 27. Puis de dresser l’école sur cinq étages qui profitent ainsi d’une situation d’hypervisibilité dans l’agglomération, comme une lame, ou plutôt comme un navire à quai ; la métaphore commence.
Tel un bateau, l’architecture va développer une stratégie pour assurer l’autonomie énergétique du bâtiment, à commencer par la compacité volumétrique qui limite les déperditions thermiques. Le premier pas de la démarche BEPOS est en effet de réduire les besoins. La silhouette imposante de l’édifice accentue les verticales par des arêtes saillantes jusqu’à leur donner un air de proue. Son profil depuis le quai Colbert change ainsi avec les angles de vue. Bien qu’amarrée, la masse noire semble imperceptiblement se mouvoir avec le calme des paquebots, sa teinte sombre drapant l’objet de mystère. De plus près, un socle en pente forme le parvis et fait embarquer sur un rez-de-chaussée haut, plaçant soudainement l’eau sous les yeux. C’est le départ d’un pli de verre qui se lit sur la façade comme une découpe franche sur la coque opaque. L’ENSM est en fait traversée d’un mouvement qui depuis le vaste hall mène sur le toit, comme si l’espace public se prolongeait à l’intérieur. Un escalier monumental forme une sorte de rue centrale où le soleil pénètre zénithalement et flanque les murs de béton brut de grandes ombres ondoyantes. Ces refends de béton témoignent d’une structure simple et efficace : une trame de 5,40 mètres, calée aussi sur l’enveloppe porteuse. Sur ces parois brutalistes, la technique s’installe ostensiblement. Câblages, ventilation, éclairage et extincteurs sont là pour être appréhendés par les étudiants. Cette mise en situation caractérise le dispositif pédagogique de l’établissement, dont la partie spécifique à la formation des marins se nomme justement ship in school. Écho renversé aux anciens navires-écoles. Les espaces peuvent ainsi être assimilés à ceux d’un vaisseau, reproduisant certaines conditions de pleine mer. Il est possible d’y procéder à toute une panoplie de simulations, du démontage-remontage d’un moteur sous les bruits assourdissants de la cale, à l’exercice d’avarie de barre, jusqu’à l’évacuation de l’école par une chaussette depuis l’unique balcon de la façade est. Dans le bassin, un prototype de capteurs a été immergé pour faire fonctionner une pompe à chaleur à haut rendement calorique. L’énergie est locale. Le chauffage s’effectue ensuite au niveau des planchers et de panneaux rayonnants. Alors qu’en été, le rafraîchissement est entièrement assuré par des dispositifs passifs, comme la ventilation naturelle par l’escalier central créant un effet de tirage thermique ou le bardage de l’enveloppe qui gère l’apport solaire. Les cassettes d’aluminium anodisé de deux teintes sont ajourées selon deux densités de perforations qui font brise-soleil ; leur agencement irrégulier produit ainsi une décomposition optique de la peau. Enfin sur le toit, les 850 mètres carrés de panneaux solaires, parfaitement intégrés dans l’inclinaison de la ligne de toiture, fournissent plus d’électricité que le bâtiment n’en consomme. Le belvédère est aussi l’occasion de profiter d’un large panorama sur l’estuaire de la Seine, avant que les fêtes étudiantes ne viennent y battre leur plein.
Face à l’eau, dressé sur le ciel dont l’humidité est familière aux Havrais, on imagine naturellement un déferlement orageux s’emparer des lieux et le monolithe fendre la tempête, pris dans un chaos aquatique. Imbibé d’océan et de nuages… Peut-être manque-t-il encore à cette architecture un photographe ayant le tempérament d’un Turner ou d’un Constable.

