© © Antoine Guilhem Ducléon
Un lieu de frontières ? En tout cas une entrée de ville brouillonne. À 300 mètres de la nouvelle chambre de métiers et de l'artisanat, il y avait encore en 2018 l'une des deux très tristes barres de l'ensemble Marcel Bertrand construit en 1961 (Pierre-François Delannoy architecte), dont la tour de 18 étages fut détruite dès 1989. À côté, passent le métro aérien, la rocade autoroutière en décaissé - assourdissante - et la ligne de chemin de fer. Avec la place Jacques-Febvrier bien connue des dealers, ces aménagements envahissants ont effacé les traces de l'enceinte de Vauban et de la porte d'Arras qui marquaient autrefois la limite sud de Lille.
Côté faubourg passablement écorné, rien ne respire la richesse. Mais déclaré zone franche urbaine, le quartier change, amorce son redressement économique et les chantiers se multiplient. Fer de lance des opérations, la chambre de métiers. Ne pas noircir le tableau, il n'y a pas que des faiblesses. Malgré la banalité et la disparité des constructions, les atouts ne manquent pas : des îlots de nature indisciplinée çà et là, des arbres aussi - beaucoup -, ceux du Jardin des plantes juste au nord, tranché à la hussarde par le périphérique, ceux qui bordent les voies SNCF et ceux d'un parc de deux hectares sur le flanc est du bâtiment de Pranlas-Descours. Avec le Hollandais KAAN Architecten - plus qu'un associé de longue date, un compère en architecture et urbanisme - il vient de livrer l'opération. Une gestation de treize ans entre le concours en 2007 et la livraison l'an dernier et au final un bébé qui ne laisse pas indifférent. Oh, pas de grands gestes ni d'effets de manche, pas d'agitation ni de séduction clinquante. Non, au contraire, de la rigueur et encore de la rigueur mais avec des secrets et un caractère réservé qui dissimulent sa générosité.
Peut-être se figurer aux premiers jours du projet un bloc de marbre. Puissant : 80 mètres sur 80 mètres, une strate dense, compacte. Ensuite imaginer une taille au scalpel, nette, précise, en incises aiguës, dehors, dedans. Objectif : ordonner son monde, le mettre au service de la lumière pour la dompter et la glisser partout.
« En retrait de 6 mètres, les rayons du soleil ne l'atteignent pas, bloqués par le surplomb laissé brut de béton du second étage, en porte-à-faux imposant. »
Une chambre de métiers ne s'appelle pas ainsi pour rien. Hier dispersés, s'y retrouvent des bureaux consacrés à l'accueil et au soutien des artisans, ceux des syndicats. Volet administratif auquel s'ajoute le pédagogique. Il a fallu loger salles de cours, de réunions, un auditorium de 300 places, des écoles de coiffure, de cuisine, d'hôtellerie, un restaurant d'application, des chambres froides, des parkings y compris de livraison… Un outil efficace qu'organise un plan en croix. Le camp romain n'est pas loin, un cardo, un decumanus, des allées parallèles est-ouest et nord-sud et dans ce tissu hippodamien des pièces quadrangulaires regroupées en îlot. La comparaison trop sèche s'arrête là. Ce diable de bâtiment bas (R+2) ne cesse d'offrir articulations et profondeurs de champ, compressions et dilatations, contractions et respirations. Qui commencent dès l'entrée avec un sas ouvert sur le surplomb qui le domine, puis un accès au plafond bas, suivi du hall dilaté toute hauteur sous verrière opalescente, soudain de neige avec le soleil. Pas de sophistication affichée, pourtant bien réelle, mais voilée derrière un goût marqué de la litote. Sur ordinateur, la représentation colorée des vides en dirait long sur leur présence ; combien le bloc de marbre de tout à l'heure se creuse pour accueillir ses fonctions mais surtout la lumière. Elle pénètre les failles, les perspectives, les six patios, elle inonde les coursives qui les longent et surplombent le hall ; elle atteint même l'auditorium dans l'axe du cardo derrière son puissant mur-rideau. Ah, le verre ! L'acteur et le serviteur principal.
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