Béatrice Durand : La maison, comme foyer et lieu d’habitation, semble importante dans la filmographie d’Amos Gitai. Le cinéaste l’aborde très directement dans trois de ses films : House/La Maison/Bait, 1980 / Une maison à Jérusalem, 1998 / News from home, news from house, 2005. Trois films focalisés sur une maison à Jérusalem, dont il suit les changements de propriétaires et d’occupants sur 25 ans. Pouvez-vous nous expliquer le statut de ce « motif » particulier, la maison, dans son dispositif cinématographique ? Qu’en fait-il ?
Christelle Lecoeur : En hébreu, « baït » (בית) signifie « maison » et « foyer ». Le mot est composé de la lettre bet (ב), en forme d’abri, qui est aussi la première lettre de la Bible. Autant dire qu’elle a un sens essentiel et fondamental. Dans les films de Gitai, la maison est présente en tant que bâti, mémoire, corps ou foyer. Elle revêt au fil des décennies et des films toute une palette de notions, où les questions d’héritage, de lutte, de construction ou de destruction demeurent permanentes. La maison est chez lui une récurrence. Elle représente un élément tangible d’appartenance à un paysage, à une terre et elle constitue une entrée pour appréhender, par la petite échelle, l’histoire de la région et l’histoire sociétale. Gitai en fait un élément de structure dont l’ancrage est rendu impossible par l’histoire.
B.D. : Dans l’exposition, deux photos de tournage, juxtaposées, montrent Gitai devant la maison en question : le cinéaste, toujours vêtu de noir, dans une posture quasi similaire, à 18 ans d’intervalle, semble immuable dans le paysage… Comment comprenez-vous ces images ?
C.L. : Je les comprends comme une permanence. Une manière d’occuper le terrain, de prendre position dans l’espace et dans l’histoire. Ces photos traduisent une posture qui consiste à ne rien lâcher, à être toujours présent, en alerte, à interroger sans cesse ni répit les archives d’un territoire. De la même manière qu’Amos Gitai se heurte à celles-ci encore et encore, nous nous heurtons à son regard, de l’ordre de la vérité, qui nous force à faire face à ce qui s’y soustrait.
Le noir renforce cette attitude et son expression presque autoritaire. Au-delà de cette couleur d’uniforme que beaucoup d’architectes ont établie comme convention, on peut y déceler une forme de résistance, de rigueur voire de radicalité où toute anecdote serait évacuée. Dans le même temps, cette invariance montre que quelque chose nous échappe face aux différentes couches archéologiques que Gitai met à jour, à leur discontinuité et à leur représentation…
B.D. : Gitai est architecte de formation. D’ailleurs, cette identité ou cette qualification donne son nom à l’exposition et certaines de ses planches d’étudiant figurent dans la scénographie. Comment sa « compétence » d’architecte s’incarne-t-elle dans son cinéma ?
C.L. : Selon moi, cette identité se joue en trois points : par un questionnement sur son héritage, un deuxième sur l’habitat et un dernier sur la structure (architecturale, mentale et cinématographique). Premièrement et plus précisément, Gitai est architecte de formation, fils et père d’architecte. Le background familial est fort et puissant : il a décidé d’entreprendre des études d’architecture au décès de son père. Ce dernier, Munio Weinraub Gitai, était un architecte bâtisseur israélien marqué par la théorie moderniste acquise lors de ses études au Bauhaus, et confronté à la question de son adaptabilité au climat et au territoire proche-oriental. Or, contrairement à lui, Amos ne pratique pas la discipline à laquelle il a été formé. L’architecture est, par conséquent, pour lui une question d’ascendance et de filiation d’autant plus prégnante qu’il se réfère de manière appuyée à la figure de son père, aussi bien dans ses films que dans ses textes ou interviews.
Gitai est aussi docteur en architecture : il a suivi une formation universitaire à Berkeley, où il a notamment assisté aux cours de Christopher Alexander. Celle-ci s’est achevée par l’obtention d’un doctorat sur des communautés urbaines, juives, en transition1. L’architecture, là aussi, fait lien : Gitai interroge les desseins qu’elle peut supporter, la place de l’homme dans son environnement, à partir d’un habitat inscrit dans un contexte. Or, cette question autour de l’habitat est fondamentale dans son cinéma, aussi bien dans les sujets traités que dans les plans filmés. Il devient comme un « véhicule » de prise de position face à un territoire et son histoire : on retrouve cette vision dans la trilogie des Houses ,qui raconte derrière la figure de la maison, la colonisation d’un territoire, mais aussi dans celle consacrée aux villes israéliennes (plus particulièrement dans Devarim et Yom-Yom) et surtout dans ce que j’appellerais les films fondateurs plus anciens et moins connus : Details of architecture (1973), où étudiant en architecture, il filme les plans et bâtiments réalisés par son père, Architectura (1979), et Shikun (1977) qui interrogent la construction standardisée.
Enfin, Gitai est aussi le cinéaste du plan séquence : ce dispositif établit une continuité spatiale au cinéma que l’on peut rapprocher de l’élaboration d’un plan dans la manière de le construire. Citons cette extraordinaire séquence en coupe sur un immeuble dans Alila : les espaces, les ouvertures, les circulations sont décrits comme un espace continu et pourtant Gitai y parle plus de fracture, de rupture et de destruction. Au-delà, c’est tout un rapport à l’édification et à la déconstruction qui se traduit par l’architecture dans son cinéma.
1. Amos Gitai, “Communities in transition: five urban jewish communities and their architecture” (« Communautés en transition : cinq communautés urbaines juives et leur architecture »), 1986

