Les projets les plus stimulants naissent souvent d’une prise de risque : un pas de côté, une remise en question du programme qui permet à l’architecture d’affirmer pleinement sa puissance plastique et sa singularité. Implanté à la jonction des quartiers Bois Sauvage Bois Guillaume et des Pyramides, le pôle enfance et sportif d’Évry-Courcouronnes en est une démonstration probante. Si les exigences écologiques ont été rigoureusement respectées, elles ont surtout servi de levier conceptuel, jusqu’à inspirer le choix déterminant d’une construction en terre pisé porteuse.
Le site – une butte en lisière du parc des Loges – devait initialement accueillir un large parking aérien bitumé associé à l’équipement. Les architectes ont préféré inverser cette logique : en tirant parti de la topographie, ils ont enfoui les stationnements pour restituer de larges surfaces de pleine terre. L’idée était également de réemployer les déblais pour ériger les murs d’enveloppe en pisé porteur. L’opération se déploie en cinq pavillons massifs reliés par des sas vitrés, comme un chapelet bâti disséminé dans le parc. Leurs murs de 50 centimètres d’épaisseur ancrent chaque volume dans le sol, tout en jouant avec la lumière et les nuances d’ocre. Le talus planté forme un écran naturel, évitant le recours à des clôtures, toujours un peu carcérales. Les rampes serpentent sous les arbres jusqu’au hall d’entrée, tandis qu’entre les volumes, le jardin central devient une clairière pédagogique, inspirée de la philosophie des Waldkindergarten. Au fond de la parcelle, la salle de sport intègre une grande tribune abritée, en continuité directe avec les équipements du parc.
Ici, tout semble pacifié, absorbé par le paysage. Les murs en pisé reposent sur un socle de béton bas-carbone formant comme des bottes de protection contre l’humidité ; le débord de la toiture en berceau fait office, quant à lui, de chapeau protecteur de l’édifice. Pour atteindre les performances énergétiques exigées (E3C2, HQE Excellent), les parois sont doublées intérieurement d’un isolant biosourcé – chanvre, lin et coton – qui préserve la respiration du matériau. Grâce à sa forte inertie et à ses qualités hygroscopiques, la terre régule naturellement l’humidité : elle garde la fraîcheur l’été et diffuse la chaleur l’hiver. Au-delà de l’exemplarité écologique, le projet revendique un rôle social : « Nous voulions que les enfants des différents quartiers se rencontrent », rappelle Myriam Boubel, adjointe à la mairie d’Évry-Courcouronnes. La ville possède déjà deux pôles enfance similaires qui ont démontré leur capacité à créer du lien et à apaiser les tensions. Ce nouvel équipement, mêlant loisirs, sport et nature, prolonge cette dynamique d’ouverture. Ici, la terre ne sert pas seulement à construire : elle raconte un territoire qui se réinvente et une communauté qui se tisse. L’architecture devient un terrain commun, un lieu où l’on apprend autant ensemble qu’à l’intérieur des murs.
LA MATIÈRE TERRE
Le parc des Loges a été créé en 1975 avec les terres issues du creusement du trou des Halles. C’est cette analyse du contexte d’implantation qui a donné l’idée à Pierre Martin-Saint-Étienne et à Charles Hesters, cofondateurs d’HEMAA, de creuser la topographie surélevée de cet espace vert et d’en réutiliser les déblais. Les premières analyses ont toutefois révélé un obstacle : les sols, trop pollués, étaient inutilisables. Grâce à la Fabrique Cycle Terre, les architectes ont pu réorienter le projet sans en trahir l’esprit : les terres du Grand Paris Express, extraites dans un périmètre proche, sont venues donner corps au projet. Un premier tri fut réalisé pour récupérer une terre contenant de l’argile, qui fonctionne comme un liant ; il a ensuite fallu retirer les déchets et introduire des granulats – si nécessaire – afin d’assurer la solidité du matériau. Offrir aux enfants un bâtiment de terre, matériau le plus ancien et le plus universel du monde, c’était aussi leur proposer un paysage à toucher, une autre relation au temps et à la nature.
LA MISE EN OEUVRE DU PISÉ
« Construire en terre demande un maître d’ouvrage ouvert d’esprit », préviennent Pierre Martin-SaintÉtienne et Charles Hesters. Car ce matériau impose ses propres rythmes : un temps long, une part d’inconnu et une confiance totale dans la matière. La technique de construction des murs en pisé reste artisanale : la terre crue, débarrassée de ses impuretés, est compactée en couches successives de 8 à 20 centimètres dans un coffrage. Ces murs autoportants soutiennent la charpente en bois. Toutefois, les deux matériaux ne peuvent pas être en contact direct à cause de l’humidité, une couche de chaux protège donc le bois. Les angles saillants sont également renforcés par de fins lits de chaux, dessinant un élégant chaînage clair. Trois mois de séchage ont été nécessaires avant que l’ensemble soit stabilisé. La terre est millénaire mais le pisé demeure ici une « technique non courante » : il a fallu convaincre assureurs et bureaux de contrôle que cette matière vivante pouvait aussi être un matériau d’avenir.
LA CHARPENTE BOIS
La charpente bois est faite d’une nappe classique de poutres en lamellé-collé, en bois d’épicéa en provenance d’Alsace, espacées de 2 mètres. Au centre des volumes, elles reposent sur des panneaux de CLT assurant le contreventement le long des circulations. Le long des façades, elles sont insérées dans les murs en pisé tout en reposant sur des empochements à la chaux qui sont réalisés sous le pisé. Le long des façades vitrées, les portées sont assurées par des poteaux en bois, posés à l’intérieur mais au droit des châssis. Une poutre de rive périphérique continue est également fixée dans le pisé par des platines qui permettent la dilatation et qui reprennent les efforts de torsion. Cette poutre stabilise et rigidifie la structure de manière à ce que les poutres inscrites dans le pisé ne reposent qu’en compression sur les murs et de manière à éviter tout effet de vrille des éléments en terre, que ce matériau ne saurait pas reprendre.

