Des levers de Terre cerclés de plastique rouge depuis le hublot de la capsule aux balades chaotiques en Rover sur la mer de la Tranquillité, tout y est – jusqu’aux quasiselfies des astronautes. Si l’épopée du XXe siècle doit beaucoup à ces images, les images, elles, doivent beaucoup à un appareil photo et à une marque : Hasselblad. Cette entreprise basée à Göteborg arrive sur la Lune presque par hasard : dans les années 1960, son matériel moyen format était déjà réputé pour son excellente qualité, et lorsqu’en 1966, Walter M. Schirra, commandant d’Apollo 7 et fondu de pellicule, part en mission, il emporte avec lui un modèle standard, un Hasselblad 500C à peine modifié. Ainsi démarre l’aventure lunaire du fabricant suédois, qui, en collaborant avec la NASA, enverra ensuite quatre déclinaisons techniques différentes scruter la voûte céleste. La plus connue d’entre elles est l’Hasselblad Electric Data Camera, utilisée dès Apollo 11 : le premier pas sur la Lune, c’est elle qui l’immortalise. Si ces caméras sont devenues légendaires, c’est aussi parce qu’aucune – hormis une, en raison d’une pellicule coincée dans le boîtier –, n’est revenue de l’espace. La consigne donnée aux voyageurs spatiaux était en effet formelle : ramener des images et des échantillons de roche, à poids de vaisseau constant. Des quatorze appareils envoyés au firmament au cours des différentes missions Apollo, treize attendent donc patiemment 2040, date à laquelle la Lune devrait servir de camp de base pour les expéditions… en direction de Mars.
Gris lunaire
Mais qu’avaient donc de particulier ces appareils photos customisés pour résister à cette virée au plus près des étoiles ? D’abord, la couleur, un « gris lunaire », plus près de l’argent que du noir, teinte retenue, d’après la NASA, pour éviter les désagréments liés aux variations thermiques. Sur la Lune, le plein soleil voisine en effet la pénombre la plus totale : le noir étant absorbant, c’est donc le gris qui a été choisi pour maintenir l’intérieur du boîtier à température constante. Ensuite, sur le haut de celui-ci, se trouve un verrou photogrammétrique : collée sur la pellicule, une grille laisse, à bien y regarder, de petites croix sur chaque tirage. Ce système permettait ensuite aux experts, grâce à de fins calculs d’angle, de reconstituer le relief de la scène photographiée. Enfin, au dos, un magasin important – 200 vues – contient le film. Objectif : un nombre maximal de pauses, pour éviter à l’astronaute tout changement de pellicule. Celle-ci est par ailleurs un film Kodak basique, pas d’innovation de ce côté, en revanche, les experts de la NASA et les ingénieurs d’Hasselblad ont modifié le boîtier pour y intégrer un outil de dispersion de l’électricité statique, toute étincelle pouvant être fatale dans l’atmosphère saturée en dioxygène du vaisseau. Toujours pour des raisons de sécurité, le système électrique était également scellé, et le dispositif lubrifié avec une huile spéciale, ininflammable. Les améliorations s’arrêtent là, puisque c’est surtout à un travail de simplification extrême que sont livrés les spécialistes, les caméras lunaires constituant en quelque sorte le degré zéro de l’appareil photo : plus de miroirs ni de lentilles, pour que la réflexion des rayons du soleil ne crève pas la rétine de l’astronaute, ainsi qu’une mire utilisée comme système de visée. Quant aux déclencheurs, ils ont été remplacés par des boutons poussoirs larges : « Cela facilite la manipulation avec de gros gants spatiaux, explique Éric Moulé, réparateur chez Hasselblad, qui, depuis 35 ans, voit passer dans ses mains les célèbres boîtiers. Lorsque j’ai adapté l’équipement destiné aux cosmonautes russes de la station Mir, c’était en pleine guerre froide. L’URSS refusa de donner la taille exacte des gants pour éviter que les dimensions n’arrivent aux oreilles des américains ! » Si ces boutons poussoirs ont été généralisés depuis, difficile, semble-t-il, de peaufiner ses cadrages moufles en main : les astronautes visaient donc au jugé. Pourtant, les photos sont bonnes. L’émotion de la légende ? Sans atmosphère, la pureté de l’air fait pour beaucoup.

