Sonia Laugier et François Brument se rencontrent à l’École nationale supérieure de création industrielle (ENSCI) à Paris. Elle a déjà en poche un diplôme d’ingénieur en génie civil, et développe alors un travail mêlant graphisme, programmation et design pour créer des interfaces et des objets numériques. Lui, mène son projet de fin d’étude, In-formation, paradigme digital, une recherche prospective sur la conception de programmes informatiques permettant de générer et produire des objets dont la forme est en évolution constante. Tous deux partagent cet intérêt pour le code, dont ils expliquent qu’il n’est pas seulement « l’apanage de quelques geeks ». Parce que la métamorphose digitale du monde est en marche, qu’elle va profondément modifier nos cadres de vie, ils peuvent contribuer, en tant que designers, à donner une forme habitable à ce monde numérisé, justement, et repenser, au passage, leur métier. Une conviction qui les mène, après quelques réalisations indépendantes, à se rassembler en 2006 au sein du studio In-flexions – « notre laboratoire », expliquent-ils – puis à ouvrir en 2015, en collaboration avec d’autres concepteurs, les Arts Codés, un lieu dédié à la création et au design numériques, et à l’hybridation des savoir-faire. L’avenir, quoi.
Maths créatives
Qui dit donner une forme au monde digital, dit avant tout programmer. Oui, il ne suffit pas de brancher une imprimante 3D à son ordinateur… et la version miniaturisée qui fabrique une coupelle dans le salon de Monsieur (pas-tout-à-fait) Toulemonde n’est qu’une gouttelette dans l’océan numérique. « Ce n’est que la partie émergée de l’iceberg, explique François Brument. L’effet "Whouaou" ! Il faut considérer la chaîne numérique dans son ensemble, et c’est le cœur de notre travail. Notre approche est centrée sur la recherche et l’expérimentation de nouveaux modes de création et de fabrication, rendus possibles par les technologies digitales. » Et pour ce faire, il faut d’abord coder les programmes, récolter des données et les traduire en langage informatique pour déterminer les scénarios de projets. « Ce ne sont ni plus ni moins que des maths, mes premières amours, poursuit Sonia Laugier. Mais des maths… créatives. Notre culture est liée à la matière. Le code en est une, totalement souple et transformable, doublé d’un outil de conception. Nous ne faisons pas juste un objet. » Que faut-il comprendre ? Qu’il s’agit en fait de glisser de la fabrication de modèles uniques (l’approche traditionnelle) vers le développement de systèmes interactifs à l’intérieur desquels l’utilisateur – au sens très large – devient partie prenante du processus de création. C’est-à-dire ? Que dans cette nouvelle organisation, le designer est un chef d’orchestre qui paramètre des possibilités à partir d’un modèle.
Objets variables
Lors de l’exposition Paris, design en mutation en 2009, le duo présente par exemple Vases #44, une installation permettant au public de sculpter, à la voix, un vase numérique, en vue de son impression en 3D. Le programme informatique analyse les fréquences sonores en temps réel, qui se traduisent par un changement instantané de l’enveloppe formelle du modèle 3D. Les intonations façonnent ainsi une pièce unique. Dans le même esprit, la série de lampe Ki-Light, présentée à l’occasion d’Objet(s) du numérique au Lieu du design en 2011, est, elle, générée par la captation des mouvements du corps de l’utilisateur. En 2013, les designers obtiennent une carte blanche du VIA et proposent Habitat imprimé, un système d’aménagement sur mesures imprimé en 3D. Des modules constructifs intégrant le second-œuvre (fluides, câblages, etc.) et les finitions, conçus géométriquement dans un programme informatique paramétrique, peuvent, à l’instar des projets précédents, être modifiés juste avant leur fabrication, pour mieux s’adapter à un espace donné et au besoin de celui qui l’occupe. Les scénarios de développement sont ainsi quasi infinis. Dès lors que l’une des valeurs entrée dans le programme change, la forme change aussi. « Nous utilisons la souplesse offerte par les technologies numériques pour concevoir de la singularité et la matérialiser. Tout est ici réalisé en une fois », explique François Brument. Une manière aussi, de convier tout à chacun à être un acteur de la mise en oeuvre de son environnement quotidien. Mais pas que. Hybridations
Invités à mener un projet en résidence au Yingge Ceramics Museum de Taiwan pour la Biennale de la céramique en 2014, Sonia Laugier et François Brument répondent avec trois propositions hybridant savoir-faire digital et artisanal. « Nous sommes partis avec une fraiseuse numérique, une imprimante 3D et des composants électroniques, avec en tête l’idée de créer une passerelle entre ces deux mondes. » Qu’il s’agisse de permettre aux visiteurs de la Biennale de « designer » une collection d’assiettes en porcelaine fraisée à partir d’une version de base dessinée par le duo, via une application ; de modéliser les gestes du potier pour produire un plat mi manufacturé, mi fraisé numériquement ; ou d’investiguer les propriétés conductrices de la terre pour fabriquer une lampe interactive en céramique, ces méthode collaboratives dessinent aussi les contours de nouveaux savoir-faire. En 10 ans de pratique du numérique, François Brument et Sonia Laugier ont ainsi développé une expertise unique, tant sur le plan technique que sur celui de la connaissance des outils – « La fabrication numérique est très vaste, rappellent-ils, et il faut un bon niveau de connaissance pour choisir celle la plus adaptée à son dessein » –, s’attachant, à travers des propositions toujours poétiques et sensibles, à faire palper à tout un chacun l’impalpable.

