© © Atelier Lucile Viaud
Pourriez-vous nous expliquer votre projet de géo-verrerie ?
La géo-verrerie un projet de recherche* qui consiste à mettre au point des verres « locaux », dont la recette est formulée à partir des co-produits (les chutes, ici agro-alimentaires) d'une filière de production. Ou comment un verre naturel de ma composition peut refléter les caractères humains et naturels du paysage dont sont issues ses matières premières, avec une approche la plus frugale possible. Le tout incarné dans des objets cohérents avec les propriétés du matériau. Le premier verre, le Glaz a été mis au point en Bretagne, à partir de coquilles d'huîtres et de micro-algues, qui le teintent naturellement de viridien, variant du vert au bleu, comme la mer (« Glaz » en breton). L'année dernière dans l'Aveyron, j'ai développé un verre du Rouergue, à partir de coquilles d'escargots, de cendres de bois de chauffage et de sable des berges du Lot. Il est ambré, marron doré, comme la couleur du sable vu à travers l'eau depuis les berges. Je travaille en ce moment sur un verre lorrain, ma région d'origine, et un verre des îles du Ponant.
Ce rapport à des produits locaux, appelle un parallèle évident avec le monde de la cuisine…
Le lien de mon travail avec le ventre et la cuisine est très fort. Je conçois des recettes, et dans la composition de mon verre, au moins une des matières premières est issue de l'agriculture ou de l'élevage, d'un produit que l'on mange. Je défends l'idée, un peu comme un chef responsable et engagé, que mon rôle de designer consiste aussi à valoriser les producteurs et leur travail. Ce, au-delà de la question évidente de la responsabilité environnementale des circuits de production.
Il s'agit donc de retisser ce lien au produit, au terroir, notamment en collaborant avec des chefs ?
L'idée est un peu de raconter le verre par le ventre. J'ai dessiné une fiole et une assiette pour le restaurant d'Hugo Roellinger, et lorsque je lui ai dit que je ferrais le verre avec la coquille d'ormeau de Sylvain Huchette (qui lui fournit la chair d'ormeaux de sa carte), il a créé spécialement un plat et moi un contenant, qui racontent le coquillage. Pour le vernissage de mon exposition à Rodez, Christine et Guillaume Viala, des étoilés de Bozouls ont travaillé sur un accord met-vin qui raconte le Rouergue, du contenu au contenant : un fromage cendré avec les cendres qui entrent dans la composition du verre, un poisson du Lot et l'escargot du producteur Thierry Ollitrault. Au fond c'est de la médiation. La gastronomie possède un incroyable pouvoir fédérateur. Les arts de la table aussi.
D'ailleurs vous développez aussi vos propres collections d'objets fabriqués à base de vos différents verres !
Avec ma marque Ostraco, je développe de petites pièces pour le grand public, soufflées par Stéphane Rivoal et disponibles sur ma boutique en ligne. C'est une autre manière de diffuser mon travail, qui m'aide aussi à financer une partie de mes recherches. Certaines pièces sont assez chères, parce qu'elles sont lourdes. Investir dans une pièce, c'est d'abord investir dans une quantité de matière. Et comme le verre est recyclable à l'infini, et que j'ai mon four à l'atelier, si la pièce casse, je la récupère, la pèse, refonds le verre, et en fabrique une nouvelle. Je déduis ensuite le prix du verre de la commande suivante. Et avec les chefs, c'est un mode de fonctionnement très précieux. Telle une consigne de l'objet d'art… et une belle façon de boucler les boucles !
⇒ Entretien paru dans le Hors-série spécial design disponible sur la boutique en ligne !


