Un air de mythologie souffle sur la Côte Bleue. C'est, de l'aveu des architectes Catherine Bonte et Christophe Migozzi, la première image qui leur est venue à l'esprit lors de la visite du site à Ensuès-la-Redonne, un jour de tempête : « Celle d'un navire, tel celui d'Ulysse, posé sur la vague et regardant l'horizon. Pierre et Christine nous ont contactés car ils souhaitaient réaliser une habitation exclusivement en bois. Ils avaient vu notre premi ère réalisation dans une situation similaire, la vigie-feu de Lambesc perchée en pleine nature ». « Nous avions le terrain et la décision de construire s'est déclenchée en découvrant ce projet dont l'esprit correspondait à nos aspirations », confirment les commanditaires qui cherchaient le modèle pour une cabane où se retirer du tumulte urbain. Sur un littoral qui a autorisé pastiches et brutalisme, la conception à la fois gracile et sensible du projet puise dans le génie du lieu pour prendre appui sur la côte escarpée des calanques. Un croquis originel aura suffit à convaincre les commanditaires qui, ébahis et réjouis, n'en reviennent pas : « La réalisation est parfaitement fidèle à la première esquisse ! »
À SITE D'EXCEPTION, CONCEPTION ATTENTIONNÉE
En lieu et place de ce qu'il est commun d'appeler un « cabanon marseillais » - un cube en murs maçonnés surmonté d'une toiture en tuiles mécaniques -, la nouvelle construction révèle le site. Des jambes droites et croisées prennent pied sur le massif rocheux grâce à des platines métalliques coulées dans des semelles en béton. Des pilotis en lamellé-collé hissent l'habitation au-dessus du sol naturel pour y dégager en sous-face une aire protégée qui fait office de terrasse informelle où se reposer à l'ombre et y faire sécher les combinaisons de plongée. « Au milieu des pins parasols, l'objectif paysager était de recouvrer un aspect naturel originel, en conservant les essences locales comme les cactus et agaves. Même les murs de soutènement préexistants ont été ré-enduits avec la terre du site pour faire en sorte que la maison soit posée au-dessus d'une nature quasi intacte », argumentent les architectes. Depuis la route, une première construction en bois fait figure d'avant-poste, à partir duquel des marches en plein air gravissent la pente jusqu'à un pont supérieur. Ce seuil entre nature et construction se prolonge en coursives latérales qui ceinturent l'habitation à proprement parler afin de relier les différents niveaux : chambres en partie basse surmontées des espaces communs. En fonction de la météo, un autre escalier intérieur connecte les parties jour et nuit. « En visitant le terrain, il nous paraissait évident d'arriver par le haut, d'y établirune terrasse-belvédère puis de descendre vers les chambres à partir de la pièce principale », expliquent Catherine Bonte et Christophe Migozzi.
DEBOUT DE BOIS
En respect du coefficient d'occupation des sols ( COS ), les concepteurs ont exploité le gabarit pour y balancer les 107 mètres carrés intérieurs augmentés par des espaces en plein air protégés par une enveloppe ajourée en bois. Réinterprétation des moucharabieh orientaux, ces caillebotis ceignent, à distance, le volume habitable. « Nous souhaitions une habitation dont on ne voit pas le bâti, précise Pierre . Et ce jeu de vibrations des façades qui tempère les regards tout en offrant une transparence depuis l'intérieur nous a séduits ». Cette peau extérieure qui pourrait être appréhendée comme étant une série de simples lames de brise-soleil est en fait un assemblage de tasseaux verticaux biseautés de différentes manières afin de présenter des variations subtiles selon l'angle et la lumière. Un vrai casse-tête imaginé par les architectes, patiemment exécuté par les entreprises. « Les constructions voisines sont très proches et, malgré les arbres, la promiscuité visuelle est présente. Elle est ainsi atténuée par la boîte ajourée , argumentent les maîtres d'œuvre. Au lieu du mélèze que nous avions envisagé, Maximilien Pineau, le charpentier, nous a conseillé de réaliser l'ensemble en pin douglas, car il ne subit pas de déformations hygrométriques et prend une tonalité grisée telle que nous le souhaitions ». En outre, ce filtre est bienvenu sous le soleil du midi et offre des jeux de lumière particulièrement graphiques sur les sols et parois, ce qui a valu à cette construction l'appellation « KGET » (y entendre « cagette », en référence à la caisse en lames de bois utilisée sur les marchés).
AU LIEU D'UNE GRANDE TERRASSE BAIGNÉE DE SOLEIL COMME EN DISPOSAIT L'ANCIENNE BÂTISSE, NOUS SOUHAITIONS UN ESPACE PLUS PROTÉGÉ. ET ALORS QUE JE SUIS COLLECTIONNEUR D'ART, ICI, JE TENAIS À NE RIEN AVOIR SUR LES MURS AFIN DE PROFITER D'UN SEUL TABLEAU : UNE FOCALE SUR LA MER . » - Pierre, propriétaire
INVITATION AU VOYAGE
Figure marine s'il en est, ce cabanon se présente comme une boîte ajourée d'où émerge la toiture, ce que les architectes appellent « le château », partie surélevée des bateaux qu'ils soient chalutier ou porte-avions. La forme triangulaire du site, pointe de proue tendue vers l'horizon, conforte l'image initiale de ce navire flottant au-dessus de la canopée maritime. « Au lieu d'une grande terrasse baignée de soleil comme en disposait l'ancienne bâtisse existante, nous souhaitions un espace plus protégé. Et, alors que je suis collectionneur d'art, ici, je tenais à ne rien avoir sur les murs afin de profiter d'un seul tableau : une focale sur la mer », confie Pierre. Et cette toile vivante et naturelle qu'est la Méditerranée, impossible de s'en lasser, avec Marseille en fond, sa Bonne-Mère, les lumières de son port et les îles du Frioul. En plus de l'ouverture en proue à l'extrémité sud, la terrasse présente une échancrure dans la toiture - « je me suis finalement autorisé un autre cadrage plein ciel », avoue Pierre -, qui, compte tenu de la profondeur de l'ouvrage offre une luminosité optimale dans la pièce de vie commune, et délimite un solarium intimiste lequel arrange des zones plein soleil et d'autres plus ombragées, grâce au jeu de lames latérales et sommitales. De nuit, ce patio méditerranéen devient site d'observation du cosmos.
UNIVERS MARITIME
« Il est appréciable d'avoir une multitude d'espaces, dont certains isolés, comme ces coursives imaginées par les architectes, afin de se recentrer sur soi », soulignent Pierre et Christine. Le travail de double peau favorise ces situations plurielles. Vis-à-vis du voisinage, les pins parasols participent également de cet écrin protecteur, quand figuiers, eucalyptus et autres essences méditerranéennes agrémentent de leurs parfums ce belvédère au-dessus de la mer. À l'intérieur, les propriétaires ne voulant pas de murs blancs, le choix s'est porté sur un revêtement en Shinnoki, des panneaux de placage bois qui apportent une texture visuelle peut-être un peu trop présente. Quant à la cuisine ouverte sur la pièce de vie, celle-ci exhibe en crédence un granit brésilien poli dont les veines dessinent des ondulations marines. Les menuiseries sont traitées en aluminium anodisé couleur bronze afin de résister à l'air salin et respecter l'esprit marin. Aussi, le souci du détail est-il poussé à l'extrême, en témoigne l'anecdote de l'interrupteur racontée par les architectes : « Il devait faire “clic” et procurer une expérience tactile selon les souhaits des propriétaires. Après de multiples investigations, nous avons trouvé le bon, via un fabricant qui était en charge de la réhabilitation de la Cité radieuse de Le Corbusier. » Forts de leur vécu dans le bush australien il y a quelques années, et compte tenu du caractère de cette cabane, les propriétaires ont réduit le mobilier à ce qui leur était nécessaire, sans recherche de décoration particulière. Et ainsi, en se débarrassant du superflu, s'offrir le luxe de se concentrer sur l'essentiel.
FICHE TECHNIQUE
architectes Bonte et Migozzi architectes Catherine Bonte et Christophe Migozzi (Mathilda Peluso Garcia, architecte collaboratrice)
localisation Ensuès-la-Redonne ( 13 )
livraison 2016
année du bâti d'origine 1930
études 12 mois / travaux 12 mois
surfaces 255 m2 SHOB , 103 m2 SU
matériaux lamellé collé pin douglas (structure) / pin douglas 46 x 4 6 mm (brise-soleil ) / tripli d'épicéa avec peinture minérale Keim (volume supérieur de toiture) / panneaux de placage bois Shinnoki (revêtement intérieur) / granit brésilien poli (crédence cuisine) / aluminium anodisé couleur bronze (menuiseries)
fournitures menuiseries Kawneer / parquet intérieur Meis-ter / pouf Fatboy

