À Dubaï, l’architecture est partout, ou du moins celle spectaculaire de shopping mall démesurés en lisière de désert, ou de tours, toujours plus hautes, grattant le ciel bleu des Émirats. Elle est à ce point associée à la métropole arabique, que les édifices iconiques, à l’image du luxueux Burj-al-Arab, hôtel gratte-ciel gonflé telle une voile, se retrouvent jusque dans les boîtes de chocolats qui, à l’aéroport, offrent la première ou dernière image de la ville. Certains bâtiments, pourtant, s’y font plus discrets. Enfin, plus discrets, c’est selon : « Tour à vents iraniennes, en moins haut. Influences asiatiques, hindoues, africaines, méditerranéennes et baroques espagnoles. Une pagode aux toits retroussés […] Mais aussi une hacienda façon Nouveau-Mexique. Façades toscanes ; tons pastel, vanillés, framboise, chocolat », décrit l’architecte Cyril Brulé pour raconter des maisons dont aucune n’a pourtant été jugée digne des confiseries aéroportuaires. Et pour cause, puisque ces bâtiments se trouvent… en banlieue. Depuis peu, ce rêve pavillonnaire méconnu est documenté : publié aux éditions Sylvana Éditoriale, Dubaï Villas, réjouissante déambulation visuelle, suit les pérégrinations du photographe Sébastien Godret, de la chercheuse Brigitte Mortier et du concepteur Cyril Brulé au cœur des périphéries de la cité persique. « On dirait de gros gâteaux », résume ce dernier, dans un inventaire à la Prévert de ces baraques sur fond de dunes, liste hétéroclite où le cottage Tudor côtoie le castelet syrien. Une promenade au fil d’habitations individuelles qui dressent leurs blocs compacts dans le sable : à la fois singuliers et identiques, ces édifices nous renvoient une vision déformée de nos propres zones pavillonnaires. « Dubaï, analyse Sébastien Godret, c’est nous en version XXL. Lorsque nous avons commencé ce projet, nous voulions mieux appréhender le dogme de la ville moderne et zonée, sans contraintes urbaines ni budgétaires. »
Une ville dans le désert
Dubaï Villas : un livre d’art doublé d’un travail d’anthropologie urbaine, qui dévoile les marges d’un modèle métropolitain poussé à son extrême… et à l’évolution fulgurante : « Avant, il n’y avait ici aucune tradition bâtie et les gens vivaient en tentes », rappelle Sébastien Godret. Un habitat bédouin local, dont il ne reste finalement guère plus que les toiles des cuisines d’été dans les jardins. Aujourd’hui, la métropole mondialisée aux deux millions et demi d’habitants, contre 500 000 au début des années 1990, cumule les paradoxes. « Dans un environnement urbain totalement artificialisé, Dubaï, à l’identité à la fois bédouine et maritime, est une ville dans le désert plus qu’une ville du désert », analyse la chercheuse Brigitte Mortier. Aucune médina, et même s’il y a des souks, ils sont avant tout touristiques. Les Dubaïotes ont quitté le bord de mer pour s’installer dans les franges de la ville, où la place ne manque pas. Ce sont ici que se trouvent les villas brûlantes et climatisées photographiées par Sébastien Godret, pour une vision qui bat en brèche celle présente dans l’imaginaire occidental… ou le marketing territorial : « Dubaï, au-delà de ses symboles architecturaux vertigineux, est une ville horizontale qui ne cesse de grignoter le désert, à l’image de ces maisons édifiées sur des terrains tout juste viabilisés », précise Brigitte Mortier. Fraîchement construit, cet habitat individuel semble s’étendre à l’infini, peu touché par la crise, qui, elle, stoppe des projets architecturaux plus ambitieux. L’ouvrage se concentre donc volontairement sur les maisons des émiriens de naissance, dans une ville ultra-cosmopolite : « Il y a aujourd’hui 85 % d’étrangers, confirme Sébastien Godret, pour une civilisation qui a subi un véritable choc culturel, en changeant plus en 60 ans qu’en quatre millénaires ! » Dans ces nouveaux quartiers, les origines ne sont donc pas motif de découpage… à la différence des critères socio-économiques qui déterminent la localisation des nouvelles habitations. Il en résulte cependant que les banlieues riches, aux mini-palais parfois somptueux – « certaines grosses maisons, de 400 à 3 000 mètres carrés, ne pouvaient même pas rentrer dans mon objectif », confesse Sébastien Godret – sont souvent peuplées par les Nationaux, bénéficiaires du bon économique foudroyant de ces six dernières décennies.
Persépolis 2.0
Qu’y devient dès lors l’architecture ? Elle se métisse, indéniablement. Se promener en regardant les façades, c’est se retrouver face à une incroyable diversité : « Certains éléments semblent empruntés aux villas iraniennes, tandis que d’autres font penser à la Californie, reprend Sébastien Godret. On peut même y voir des influences chinoises. Au final, c’est un véritable mélange culturel qui s’y dessine. » Un syncrétisme, qui par de nombreux aspects fait penser à celui de Persépolis : au Ve siècle avant Jésus-Christ, dans l’actuel Iran, la capitale de l’empire perse se construit à toute allure. « Comme Darius 1er souhaitait bâtir une capitale très rapidement, il a fait appel à des architectes étrangers pour édifier sa ville : chacun a donc pioché dans les influences du moment, en un collage architectural non décanté, mais qui au bout du compte a formé un style. C’est ce qui se passe aujourd’hui à Dubaï, poursuit-il. Au delà des considérations esthétiques et de l’aspect bling-bling de bâtiments qui doivent montrer le succès de leurs propriétaires, ces bâtisses réussissent la synthèse d’inspirations multiples : ce que l’on trouve ici, on ne le verra pas ailleurs. » La genèse d’un style dans le désert, pourquoi pas ? « Même sans politique particulière, lorsqu’on mélange des gens, une culture apparaît : sur les façades, cette rencontre est à l’œuvre. » De rencontre, il n’y en aura cependant jamais dans les rues – désertes, comme les alentours –, pour des lieux qui refusent leurs intérieurs à la visite. Qu’importe, malgré le vide des artères et leur chaleur étouffante, il fait en tout cas bon les découvrir sur papier glacé, accompagné par les images de Sébastien Godret : il lui aura fallu deux voyages, 12 à 13 jours pour arpenter et shooter plus d’un millier de pavillons et arriver à cette sélection minimale et hybride, croisement d’un Saint-Tropez avec la vallée des Rois. Pour le photographe, direction maintenant les suburbs des États-Unis : là-bas, il étudie désormais les McMansion, « ces manoirs McDo, qui copient les châteaux », précise-t-il. Homes, sweet homes, qu’avons nous fait de vous ?
