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Wu Bin : « L'instant, c'est l'éternité »

2026-09-30|Nathalie Degardin

© W. DESIGN

Architecte d’intérieur, designer et artiste, Wu Bin a installé au Palais-Royal cet automne, dans les jardins voisins du Louvre le temps de la Paris Design Week, le « Pavillon du temps ». Cette œuvre donne forme à sa vision du timeless east, où l’héritage de la culture chinoise dialogue avec la modernité. Depuis Shanghai, il développe depuis 1993 une écriture nourrie par le jardin classique, la peinture shanshui et une attention particulière aux matériaux et savoir-faire.


Parlez-nous de cette installation au Palais-Royal. Comment est-elle née ?

J’adore ce lieu depuis mon arrivée à Paris. C’est pour moi l’un des plus beaux endroits de la ville, tout près du Louvre et dans un jardin. Pouvoir y installer une œuvre m’a beaucoup touché. En Chine, on dit depuis toujours que le carré et le rond créent le monde : le monde est entre les deux. La structure du lieu étant un carré, très ordonné, j’y ai donc introduit le rond.

Pourquoi trois murs, et pourquoi cette ouverture au centre ?

Les trois murs, de longueurs différentes, sont les aiguilles d'une horloge : on comprend visuellement que c'est le temps. Au milieu, un trou laisse passer le soleil. C'est le principe du cadran solaire, avec lequel la Chine a longtemps mesuré l'heure. La lumière dessine des traces au sol et traverse les papiers. Chaque visiteur photographie une image différente, et le soir n'a rien à voir avec le jour. L'horloge est occidentale, l'observation du soleil est orientale : le dialogue se fait entre les deux. Aujourd'hui, on regarde son téléphone ou sa montre, rarement la lumière. Je voudrais qu'on retrouve cette façon ancienne de sentir le temps passer.

Avec les miroirs, l'architecture s'efface-t-elle au profit du lieu ?

Elle se fond plutôt qu'elle ne s'efface. Quand la lumière change, les reflets de l'architecture alentour se projettent sur l'œuvre et dialoguent avec elle. Cela vient du jardin chinois, où chaque pas offre un paysage différent. Ici aussi, on marche et on découvre l'univers tout autour.

Vous parlez d'une quête occidentale de la permanence. Que lui opposez-vous ?

En Occident, on construit en pierre pour que cela dure, et l'on cherche l'intemporel, ce qui est figé. Chez nous, on construit beaucoup en bois, et on laisse le temps transformer, détruire, puis refaire. Au Japon, un célèbre édifice est démonté et reconstruit tous les 10 ou 20 ans. La vie est un cycle, il faut accepter la nature et laisser l'humain et la nature dialoguer. Là où l'on dit « intemporel », nous disons que l'instant est l'éternité.

Comment cette philosophie se traduit-elle dans votre travail ?

Par la lumière d'abord, qui est une forme de nature : sur le papier, elle devient presque matière. Je ne veux pas d'une boîte fermée, mais un espace ouvert, en lien fort avec l'environnement, où l'on circule comme l'air. Et je choisis des matériaux de grande qualité, qui évoluent avec le temps et avec ceux qui les touchent : le bois, un reflet laqué à l'extérieur, etc. Le but est de ralentir le temps, de permettre à l'esprit de se rafraîchir et de retrouver un moment à soi, sans se laisser emporter par le rythme de la technologie

Votre premier souvenir d’architecture ?

Sans hésitation la chapelle de Notre-Dame-du-Haut à Ronchamp, conçue par Le Corbusier. Je suis plutôt quelqu’un de très organisé, tout doit être calculé. À Ronchamp, au contraire, entrer dans la chapelle a été pour moi un choc, les lignes sont bousculées ; le langage est très personnel : les courbes, le jeu des couleurs et la prise en compte de la lumière. Je ressens le dessin.

Une œuvre architecturale incontournable pour vous ?

Bien évidemment, je citerais encore la chapelle de Notre-Dame-du-Haut ! Mais j’ai aussi en tête un lieu où tout le monde devrait aller, pour l’accumulation d’histoires qui fait sa richesse : c’est le palais de l’Alcazar, à Séville. Ce site, qui comprend un jardin, porte beaucoup de force et d’émotion, parce que plusieurs cultures s’y sont superposées : Rome, l’islam, le christianisme... C’est un mystère, un dialogue réussi à travers les époques.

Un bâtiment dans lequel vous aimeriez vivre ?

Il n’y en a pas un en particulier ! Je ne peux pas rester fixé dans un seul lieu, car j’apprécie le changement. J’ai conscience que c’est bien différent de la culture française, dans laquelle on préfère ne pas changer. En tant que designer d’intérieur, j’aime avant tout tester : dans chaque pays, je dors dans de nombreux hôtels particuliers et maisons d’architectes ou dans la maison d’amis. Je souhaite comprendre les concepts et les ambiances.

Un détail architectural que peu de gens remarquent ?

Je ne regarde pas un détail mais un ensemble, je pense que le public et les professionnels regardent l’espace différemment. Pour le public, la beauté suffit. L’architecte que je suis va remarquer les matériaux (bois, pierre, papier) ou, plus exactement, ce qui va donner des sensations totalement différentes, même pour des formes identiques, et je suis très attentif à l’acoustique, aux effets sonores. J’observe tout de suite si le lieu est pratique à vivre au quotidien, si le design est logique, et si tout le monde peut l’utiliser. Je regarde aussi la lumière. Pour moi, la fonctionnalité passe avant tout, la sensation vient naturellement après. Je pense aussi à la lumière : quand elle change, ce que cela produit, par exemple des reflets. Dans un jardin chinois, chaque pas offre un paysage différent. À l’intérieur aussi, on marche et on découvre l’univers tout autour.

Un architecte qui vous influence encore beaucoup aujourd’hui ?

Je pense que je dirais de nouveau Le Corbusier. Je ressens vraiment son approche de la lumière. Et je dessine tous les jours, je crois que nous avons cette pratique en commun.

Ce que vous regardez toujours en entrant quelque part ?

Encore une fois, ce n’est pas un point précis, comme le plafond ou le jardin. J’aime que le lieu soit ouvert, que l’on sente le passage du temps, par exemple dans les changements de lumière. Je le comprends dans le mouvement, je me promène, découvre le lieu pas à pas, me laisse guider par ses sensations. C’est aussi un trait de ma culture, ce mouvement, cette prise en compte du temps importe plus que n’importe quel détail, qu’un lieu crée un dialogue dans lequel cohabitent plusieurs perceptions. Tout de suite, je pense à Picasso, qui pouvait montrer un visage de face et de profil dans un même tableau.

Un souvenir d’enfance lié à un lieu précis ?

Ce n’est pas vraiment un lieu mais plus une habitude qui me suit : j’ai appris la peinture à l’encre traditionnelle chinoise quand j’étais petit. Chez moi, un papier est toujours étalé, prêt pour un dessin à l’encre, et je dessine tous les jours. D’ailleurs, en Chine, autrefois, on peignait, on construisait un jardin, puis on passait à l’architecture : ce n’était pas une discipline par métier mais un ensemble de pratiques qui se répondent.

Votre définition d’un lieu réussi ?

C’est avant tout un lieu fonctionnel ; c’est primordial. Cela étant, j’aime qu’il donne la sensation de ralentir le temps : les gens y entrent, leur esprit se repose, ils trouvent un moment pour eux sans être emportés par le rythme de la technologie. Enfin, j’apprécie que ce soit un lieu ouvert et vivant, loin de la « boîte fermée », un espace où l’on circule comme l’air, en lien fort avec son environnement. C’est pourquoi je choisis des matériaux qui évoluent avec le temps et avec ceux qui les touchent : le bois, un reflet laqué à l’extérieur, etc.

Une ville ou un pays qui a changé votre regard sur l’habitat ?

En Occident, on bâtit en pierre pour que cela dure, et l’on cherche l’intemporel, ce qui est figé. En Chine, on construit beaucoup en bois et on laisse le temps transformer, détruire puis refaire. Au Japon, des bâtiments célèbres soient démontés et reconstruit tous les dix ou vingt ans. La vie est un cycle, il faut accepter la nature et laisser l’humain et la nature converser. Là où l’on dit « intemporel », nous disons que l’instant est l’éternité.

Votre plus grande source d’inspiration en dehors de l’architecture ?

Le voyage est ma première source d’inspiration. La peinture, aussi. Mais j’ai également une collection éclectique d’objets anciens ou modernes (porcelaines japonaises, objets en argent, bronze, pierre, bois, petites sculptures) qui m’inspirent : chacun possède une forme, une matière et une histoire, que l’on peut ressentir au toucher.

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