© © Colombe Clier
Pas si simple de lire dans la proposition à fleur de peau de Benjamin Graindorge des typologies de meubles et d’objets familiers, tant se dégage de l’ensemble un petit quelque chose de mystérieux, peut-être même de mystique. Entre os de merisier, muscles de cuir et épidermes textiles, la méridienne, la table à débord et l’applique lumineuse qu’il a imaginées pour le Programme ameublement – une aide à projet allouée par le VIA (Valorisation de l’innovation dans l’ameublement) chaque année –, sont le fruit d’une recherche de huit mois, menée avec les ébénistes de la Fabrique (un atelier lyonnais) et le tapissier Xavier Forêt, sur la structure mécanique et complexe du mobilier, en analogie avec celle du corps. En dessinant précisément rotules, articulations et tendons, le designer fait de la technique son crayon, tout en restant dans une parenté subtile avec l’organisme humain. Un travail « par l’intérieur, explique-t-il, à l’inverse des processus de design plus traditionnels dans l’industrie. » Ainsi, de l’assemblage et de l’ajustement des éléments constitutifs, naît la forme générale des pièces. Une approche littéralement anatomique de la conception donc, au sens scientifique du terme, pour développer une écriture originale. Et ce, sans impératif commercial. Un temps, en somme, pour inventer, se laisser surprendre, et réfléchir à ce que Benjamin Graindorge nomme « le chaînon manquant » de la production contemporaine. Que comprendre ?
L’histoire du design est intrinsèquement liée à celle de la société industrielle et du progrès technique. Au cours du XXe siècle, les créateurs se sont ainsi attelés à simplifier les méthodes de production pour les optimiser, diffuser les produits en grande quantité, etc. Dans le même temps, les arts décoratifs, projetés dans la modernité par l’inventivité des décorateurs des années 1950, sont un peu entrés en stagnation. « La crise que nous traversons a un effet calmant sur le design, explique le concepteur. Nous allons aujourd’hui chercher des savoir-faire dans le passé, que l’on tente d’appliquer avec les moyens techniques de notre époque, en ralentissant un peu le rythme. » Néanmoins, à l’aube du second millénaire, l’articulation industrie/artisanat – la plupart du temps célébré de façon passéiste et fantasmée – peine à trouver son équilibre. L’on ne compte d’ailleurs plus le nombre d’expositions ou d’événements consacrés à des collaborations artisans et designers qui ne montrent finalement que des séries supplémentaires de petits objets de décoration, se référant à une tradition qu’il serait peut-être temps d’ancrer dans son époque. Avec Corpus, Benjamin Graindorge s’y attèle. « Je suis un pragmatique », insiste-t-il, et c’est tant mieux !

