Béatrice Durand : Comment êtes-vous venus à l’architecture ?
Robert Rubin : J’ai fait carrière dans la finance pendant vingt-cinq ans, mais parallèlement, je restaurais des voitures de course. Ce n’était pas des objets de consommation, mais de collection. Elles m’ont conduit à l’architecture plus formelle, en majeure partie métallique. Mon père était mécanicien et ma mère avait très peur que je finisse comme lui. Elle m’avait interdit de me mêler à ce qui se passait dans son atelier : il bricolait avec des machines à laver, des frigos, des télévisions. Je me suis donc inventé un système dans lequel je pouvais faire plaisir à ma mère tout en restant fidèle à mon père…
B.D. : Comment le passage de la mécanique vers l’architecture s’est-il passé ?
R.R. : Un collectionneur français avait mis en vente sa collection pour financer la restauration d’une église romaine. Trois ou quatre pièces Bugatti m’intéressaient, du mobilier et des sculptures un peu Dada, réalisés à partir de pièces détachées de voitures - non pas des œuvres du décorateur Carlo Bugatti, mais bien du constructeur automobile. Je n’ai rien acheté ce jour-là, car c’était trop cher, mais j’ai découvert Chareau, puis très vite Prouvé. A cette époque, ses créations étaient dispersées et les immeubles sur lesquels il était intervenu détruits. Je trouvais dommage que des fragments de bâtiments deviennent des morceaux de décoration. Je me suis donc lancé dans la restauration de la Maison Tropicale, pour faire connaître son œuvre d’architecte et de constructeur. Un jour, un visiteur m’a suggéré d’acquérir la Maison de Verre. J’ai rigolé en disant : « oui, pourquoi pas ? J’ignorais qu’elle était à vendre ». Il a répondu : « elle n’est pas à vendre, mais elle devrait être achetée ! » Il m’a ensuite présenté à la famille qui cherchait une solution à long terme pour la maison. Depuis, le monde entier me fait des propositions de réalisations modernistes en danger ! Donc, je trie.
B.D. : Pourquoi alors ne pas être devenu architecte ?
R.R. : A l’âge de 50 ans, j’avais davantage envie de lancer des projets que de devenir architecte. Je me révèle d’ailleurs un très mauvais client pour eux : je suis très casse-pieds à cause de ma formation d’historien. J’éprouve davantage de plaisir à restaurer des maisons remarquables qu’à imaginer des bâtiments qui pourraient en être influencés. Il me semble de plus que l’architecture connaît un profond bouleversement avec l’arrivée de l’informatique, je me sens un peu vieux pour ça. Par contre, je peux assister à la transition en préparant la voie pour des gens plus jeunes. J’ai des souvenirs très précis des années 1960, notamment de ma lecture des manifestes de Fuller dans les magazines de l’époque. Je peux ainsi montrer aux étudiants que la main humaine reste importante dans le processus de conception, même si l’ordinateur dessine tout. Ce n’est pas de l’archaïsme, l’idée est plutôt de leur poser la question : que peut-on tirer du XXe siècle pour démarrer le XXIe ? Je ne suis pas un antiquaire, mais un historien engagé dans le présent. Je me focalise ainsi sur des architectes susceptibles d’influencer les jeunes. J’étais par exemple très content quand les étudiants de Columbia ont commencé à utiliser les idées de Prouvé dans leurs dessins d’habitations pour les sinistrés de la Nouvelle-Orléans. Les liens se tissent entre les générations.
B.D. : Comment avez-vous pensé la restauration du dôme ?
R.R. : Nous avons suivi la même ligne que pour la Maison Tropicale. L’Œil de Mouche ne finira pas sa vie dans le jardin d’un collectionneur, je ne tenais pas à en faire œuvre d’art mais un objet pédagogique. De la même façon que nous avions laissé les trous d’impact sur la façade conçue par Prouvé pour faire comprendre le contexte, nous n’avons pas mené de restauration clinquante du dôme mais réalisé le minimum d’interventions pour le faire circuler sainement. Il n’est pas devenu une sculpture destinée au marché de l’art contemporain, il a juste l’air un peu plus neuf qu’à son origine, car ses concepteurs manquaient de moyens pour le recouvrir d’une couche de peinture protectrice.
B.D. : Quelle place occupez-vous dans le projet ?
RR : Je me sens entrepreneur : pas du point de vue financier, mais dans le sens « faire bouger les choses ». Dans mes divers projets, je crée une plateforme et essaie d’attirer des professionnels compétents et imaginatifs. Pour l’Œil de Mouche, quatre acteurs sont vraiment impliqués : l’Institut Fuller, l’entreprise chargée de la restauration Carlson Arts, un designer américain et un architecte français. Ca me plaisir de les voir échanger des idées sur la conception du dôme. Faut-il mieux exprimer ou cacher la structure de l’anneau ? Comment s’organiser pour que les pièces voyagent facilement ? Comment régler la connexion au sol, le problème des structures préfabriquées ? Me reviennent les choix politiques et financiers. Concernant la Maison de Verre, la question était : devait-elle devenir un musée, le siège social d’une entreprise de luxe ou rester une maison ? Quelqu’un doit décider : nous avons choisi d’y vivre et de la faire visiter une fois par semaine. Pour le dôme de Fuller, devait-on le restaurer tel qu’il était ou le refaire à l’identique ? Devait-on le monter dans un champ aux Etats-Unis ou le faire voyager ? Comme pour Prouvé, j’ai choisi de faire le circuler pour que les gens aient un contact réel avec le travail de Fuller et puissent le resituer dans l’histoire de l’architecture.
B.D. : Avez-vous de nouvelles acquisitions de ce type en vue ?
R.R. : Actuellement, je digère la dernière. Au moment d’acheter, on se dit n’importe quoi pour accepter, puis apparaissent les surprises. J’évalue aussi en fonction du coût nécessaire à la sauvegarde. Ma position, c’est qu’on ne peut pas tout sauver non plus. Ce n’est pas comme pour l’achat d’un tableau : pour un prototype entre architecture et système constructif, une perspective de plus longue durée est nécessaire. Ces projets sont de vrais engagements. Aussi, j’espère que personne ne m’approchera avec un projet intéressant… parce que je ne résisterais pas, alors que je devrais !

