Tout commence par l’absurde, car « ceci n’est pas un escalier », pourrait-on croire. La commande était en réalité différente : il fallait faire, à cet endroit, une tour… qui n’en soit pas une ! Les autorités flamandes rêvaient en effet, au crépuscule des années 2010, de structures visibles, qui seraient autant de points d’observation vers l’horizon gris de la mer du Nord et de prétextes touristiques à quelques virées maritimes. À De Panne, localité située à la frontière franco-belge, il s’agissait d’offrir un panorama vers le large avec, au loin, Dunkerque et sa plage tristement célèbre. Sauf que le site est dûment protégé. Hors de question donc de s’y élever. Pire, d’entraver quelconques phénomènes naturels. Sur le papier, la grande verticale ne devait faire que… 6 mètres de haut. Le propre d’une tour est, pour autant, d’être plus haut que large et d’exister par contraste. Peu importe ses dimensions ! Pour studio MOTO, l’affaire frise néanmoins le ridicule. Aussi, plus qu’une « élévation », les architectes choisissent une « ascension ». Le propos est d’autant plus pertinent qu’une digue, à l’adresse indiquée, constitue une rupture dans le cheminement vers ou depuis la France. Un escalier serait donc plus à propos pour faciliter la promenade. Encore fallait-il lui donner une consistance et même une spatialité pour que cette construction puisse, in fine, donner à voir l’horizon comme exigé par les commanditaires. Selon leur mot, il est question d’offrir « une expérience ». De croquis en esquisses, le projet conçu par Thomas Hick et Mo Vandenberghe a pris des allures de passerelle en béton. « En milieu marin, le métal n’est pas recommandé, sourient-ils. Nous avons en réalité exploré de nombreuses solutions pour ne retenir que la plus forte visuellement, celle aussi qui nous permettait de répondre à l’ensemble des questions induites par le programme. » Parmi les demandes figuraient celle de ne pas venir perturber la faune et la flore du site mais aussi celle de répondre à un calendrier complexe : le chantier ne serait possible qu’entre la saison touristique et la saison hivernale des tempêtes, hors période de reproduction des oiseaux…
Ces contraintes prises en compte, le tout, à l’image, se montre particulièrement massif et semble défier les règles de la statique. « En créant des facettes, nous pouvions prendre plus de force là où il était nécessaire de maximiser la résistance avec un minimum de matière », explique le duo. Si l’aspect sculptural est ainsi une conséquence, il est aussi… un choix. « Nous voulions créer une continuité, peut-être même une poésie. » L’imaginaire s’est dès lors tôt trouvé gagné par le souvenir des bunkers de Normandie. Les Blockhäuser du mur de l’Atlantique sont autant d’architectures spectaculaires dont la géométrie simple continue de fasciner tout un chacun. Abandonnées, parfois disloquées par l’érosion des falaises, ces structures semblent immuables, indestructibles, autrement dit, résistantes. « Pour autant, nous ne voulions pas nous apparenter à ces sombres monuments de la Seconde Guerre mondiale. Nous voulions exprimer autre chose, une forme de vulnérabilité que ces édifices n’ont pas », soulignent-ils. À dire vrai, la structure imaginée peut être, à marée haute, modestement immergée à sa base. « Nous savons la montée des eaux imminente. La mer sera plus agressive et l’interaction avec notre projet autrement plus violente. Cette passerelle, résistante au choc des vagues, sera tôt au tard le témoin d’un trait de côté submergé. Ce sont, à bien des égards, des situations terribles mais aussi belles à rêver », expliquent-ils, avec en thème le songe dramatique de cet escalier isolé en pleine mer. Ces « situations » exigent néanmoins une ingénierie particulière. Rien que pour la construction, un coffrage « perdu » a été créé pour former une plateforme temporaire afin de pouvoir oeuvrer le temps de la marée haute. Structurellement, les fondations mêlent dix pieux en compression et quatre en traction. Au-dessus, une dalle en forme de T a été coulée.
D’un point de vue esthétique – et pour s’émanciper de toute référence belliqueuse – le béton a été teinté d’un pigment jaune afin de lui conférer la couleur du sable de la plage. Au bonheur du studio gantois, un coffrage en planche de bois a pu être réalisé : « Nous désirions par-dessus tout ce détail de finition ; les éléments de bois imprimés dans la masse du béton assurent une belle stratification, qui rapproche cet ouvrage d’un élément géologique ; il devient un composant artificiel qui dialogue parfaitement avec la nature. » D’un élément pratique et pragmatique, une « tourescalier » aux allures de « passerelle-belvédère », studio MOTO a créé un projet aussi sculptural qu’architectural. Chacun, sans prendre conscience de la prouesse technique exigée par un tel ouvrage, comprend à travers cette boucle de béton qu’elle est un étrange symbole, un anneau poétique que l’on peut agréablement parcourir et peut-être même, plus curieusement... lire à la lumière de ses propres souvenirs.
Infos pratiques :
LOCALISATION De Panne, Belgique
ARCHITECTES studio MOTO www.studiomoto.be
MAÎTRISE D’OUVRAGE Commune De Panne et province de Flandre-Occidentale
PROGRAMME Construction d’un belvédère sur la plage
COÛT ESTIMÉ 1 million d’euros
LIVRAISON Mai 2024
BUREAU D’ÉTUDES
STRUCTURE Mouton
ENTREPRISE
ENTREPRISE GÉNÉRALE Bouwbedrijf Furnibo

