Châteaux, abbayes, anciens bâtiments administratifs ou religieux… lorsque leur avenir est incertain, ils donnent des idées à certains. Investisseurs, groupes hôteliers et autres indépendants passionnés de patrimoine sont sur le coup, prêts à casser leur tirelire pour transformer un site historique à l’abandon en refuge 5 étoiles. Comment s’y prennent-ils ? Qui sont les créateurs de ces métamorphoses ? La clientèle est-elle au rendez-vous ? Enquête.
Anne Eveillard
« Patrimoine en péril : raviver, résister, réimaginer. » Tel a été l’un des thèmes de l’édition 2026 des Journées européennes du patrimoine. Quant à « Réhabiliter : bâtir l’avenir », c’était le fil rouge de la 11e édition des Journées nationales de l’architecture du 15 au 18 octobre derniers. L’ancien remis aux goûts du jour a le vent en poupe. En particulier auprès des acteurs du secteur hôtelier. Le succès des Domaines de Fontenille – groupe hôtelier qui a ouvert son capital à LVMH fin 2024 – comme celui de l’Abbaye des Vaux-de-Cernay – sous le giron de Paris Society, désormais dans le portefeuille d’Accor –, témoignent de cet engouement pour les bâtiments à histoires, ancrés sur des territoires. Même scénario du côté de Sébastien Bazin, le PDG d’Accor : début 2025, il a confirmé l’achat de la Citadelle de Belle-Ile-en-mer, face à l’océan, dessinée par Vauban et classée aux Monuments historiques, pour la métamorphoser en complexe hôtelier haut de gamme. Ces réhabilitations et transformations de bâtisses patrimoniales en hôtels sont « dans l’air du temps », confirme Patrice Besse, à la tête de l’agence immobilière éponyme, spécialisée dans la vente de « bâtiments de caractère ». « Il existe une envie croissante de découvrir des lieux dotés d’une identité et chargés d’histoire », constate, pour sa part, l’architecte espagnol Enrique Motilla. Un sujet qu’il connaît par cœur. Et pour cause : il travaille au sein du Vestige Estudio, le cabinet d’architecture intégré au groupe hôtelier Vestige, habitué à transformer des bâtisses anciennes à l’abandon en complexes hôteliers de prestige. « Nous ne cherchons pas à métamorphoser un bâtiment historique en musée, mais à lui redonner vie », poursuit-il. Avec à chaque projet, un chantier titanesque en perspective. Et ce d’autant plus lorsqu’il s’agit de préserver une partie de l’existant, sans rien dénaturer, tout en installant des portes coupe-feu et autre climatisation.
« La recherche du juste équilibre entre préservation et transformation »
« Rien n’est aux normes dans un bâtiment ancien », rappelle Mark Watkins, fondateur du cabinet Coach Omnium, spécialisé dans le tourisme et l’hôtellerie. À cela s’ajoute l’impératif, dans l’Hexagone notamment, de faire réaliser les travaux par des artisans ou des compagnons recommandés par les architectes des bâtiments de France. Ce qui a un coût. Enrique Motilla parle de « processus complexe » et de « dialogue entre la réglementation et le bâtiment ». « Il faut parfois faire preuve d’une grande créativité pour trouver une solution conforme aux normes actuelles, sans pour autant altérer la singularité d’un lieu », reconnaît l’architecte. Dans le cas de deux maisons du XVIIIe siècle à Minorque, qu’il a converties en hôtels – Vestige Son Ermitá et Binidufá –, Enrique Motilla a même dû faire face à « la protection à la fois du paysage et du patrimoine ». Mais, pour lui, le principal défi réside dans « la recherche du juste équilibre entre préservation et transformation ». Autrement dit : réussir la bonne alchimie entre l’esprit du lieu d’origine et « les attentes, en termes de confort, d’un hôtel de luxe contemporain ». Pour ce faire, il mise sur « la restauration et la réutilisation des matériaux d’origine ». À l’instar des bois ancien, pierre, terre cuite, tuiles... Et lorsque ce n’est pas possible, Enrique Motilla privilégie le local, le durable, « la capacité à vieillir naturellement en harmonie avec le bâtiment ». Le tout en sollicitant des artisans de proximité, « qui maîtrisent les techniques et matériaux traditionnels ». L’architecte reprend : « Dans un projet lié au patrimoine, on ne se contente pas de restaurer un bâtiment, on préserve aussi un savoir-faire. »
« Habiter l’histoire plutôt que juste la contempler »
Quid de la clientèle hôtelière ? Elle est au rendez-vous. Surtout si la destination est facile d’accès. Car Mark Watkins pointe les périodes creuses côté voyages et voyageurs, où il devient pertinent d’organiser événements ou séminaires. Mais l’idée de dormir dans une chapelle du XIXe désacralisée, comme au Sozo à Nantes, ou de séjourner dans un ancien commissariat de police avec façade inscrite aux Monuments historiques, à l’image du Léonor à Strasbourg, reste attractive. C’est une façon pour l’hôtelier de se différencier, surprendre, fidéliser. Au Léonor, par exemple, l’actuelle salle de restaurant, c’était la brigade des mœurs et le bar, celle des stup’. Entre les deux : la garde à vue. Après le passage du cabinet d’architecture DTACC, puis, côté déco, aménagement et agencement, du Studio Jean-Philippe Nuel, ces espaces autrefois distincts sont désormais réunis, aérés, décloisonnés. Cette prouesse a nécessité quatre ans de travaux et un budget estimé à 25 millions d’euros. Reste que pour Enrique Motilla, « ces projets offrent une valeur inestimable : ils permettent aux voyageurs d’habiter l’histoire plutôt que de juste la contempler ».
