© ®Rudy Waks
L’idée d’émerveillement, voire de magie, revient souvent lorsque l’on évoque l'univers créatif de Mathieu Lehanneur. Son travail convoque la science, la technologie et des formes de spiritualité pour articuler un monde vécu, éprouvé, où le projet se trame dans une zone hybride, à la fois hors du champ traditionnel du design et en même temps en plein dedans. Figure à part dans le paysage contemporain, il semble être moins là pour résoudre des problèmes que pour poser des questions. Mais des questions incarnées, donc. Ou plutôt une interrogation principale, déclinée de multiples façons : « De quoi ai-je vraiment besoin pour vivre ? ». Et sa corollaire : « À quoi suis-je prêt à renoncer ? » À la manière d’un Socrate (un Socrate joyeux !) qui aurait mis les mains dans le cambouis. Enfin, plus précisément, l'une dans un labo, et l’autre dans un atelier, pour mieux interroger l’humain et son environnement au sens large, les rapports qu’ils entretiennent, les conditions de l’existence. De la vie sur Terre, même. Alors avec Tech Eden, thématique de la prochaine édition du salon Maison & Objet qui le consacre Designer de l’année… difficile de faire plus à propos ! Mais comment ce paradis originel et la techno coexistent-ils ? Pour produire ou construire quoi ? « J’ai l’impression que nos besoins ont peu changé depuis que nous sommes sortis de la caverne, sourit-il. Certes, nous vivons dans un meilleur confort, avec des outils très évolués, des structures sociales, etc. Mais nous avons toujours besoin d’une connexion à un état de nature. Ce qui nous conduit à vivre un paradoxe : nous sommes en capacité de mettre au point des techniques et des technologies toujours plus complexes, qui ont en partie pour objectifs de nous rapprocher de ce nous étions avant l’invention de tous ces outils. Créer des prothèses pour retrouver un état primitif, notre nature profonde en quelque sorte. »
Prothèses, gadgets, symboles ?
La frontière est subtile, infime, mais les enjeux sont eux de taille, et marquent son parcours. Mathieu Lehanneur évoque pêle-mêle Andréa (2009), un système vivant de purification de l’air dont la conception s'appuie sur des recherches menées par la Nasa dans les années 1980 ; le dispositif météorologique Demain est autre jour (2011), conçu pour l’unité de soins palliatifs du groupe hospitalier Diaconesses – Croix-Saint-Simon, permettant aux patients de contempler le ciel du lendemain. Qui nous reposent fondamentalement en tant qu'humains : prendre conscience du fait d’être en vie en prenant conscience d’être en train de respirer, avoir un petit coup d’avance sur la mort elle-même en ayant regardé le ciel à venir. « Ce qui conduit à un projet n’est ni la technique ni l’esthétique, encore moins le fait d’être en capacité de le faire, mais une réflexion sur ce que je veux produire dans la tête, le corps ou le cœur de la personne qui interagit avec l’objet, poursuit le designer. Il s'agit de parvenir à créer des objets, des systèmes, des dispositifs qui vont, à un moment, vous toucher, tant au sens émotionnel ou spirituel que physique ou physiologique, et visuel, aussi. En créant de l’émerveillement, de la détente, du bien-être. Proposer des expériences a une vraie utilité. Nous ne sommes pas des robots, et nos besoins primaires, pragmatiques, globalement, on y a répondu. » L’objet serait ici un transmetteur, comme un cristallisateur, media, medium. On ne s'étonnera pas alors qu'il était été choisi pour dessiner la torche olympique des JO Paris 2024., celle qui contient le feu sacré, allumé avec les rayons du soleil que l’on fait converger au cours d’une cérémonie, et que les relayeurs se transmettront jusqu’à Paris. Symbole de fraternité, d’égalité, cet objet n'en reste pas moins très technique et fonctionne avec un principe de combustion catalytique pour que la flamme ne s’éteigne jamais.
Gagner en liberté
Lorsqu’il évoque sa collaboration avec le géant asiatique Huawei, où il a officié comme « chief designer » pendant près de huit années, il dit avoir été au fond « plus oracle que designer ». Son rôle consistait justement à amener l’entreprise à des considérations non technophiles pour mieux réfléchir à la manière dont nous vivons avec ces produits technologiques. Il s'agissait ici de questions plus que de solutions, en semant des idées comme des graines, qui germeront peut-être. Et à nouveau, de cultiver le paradoxe, en apprenant à renoncer pour gagner en liberté, s’alléger. « Ce n’est pas parce que nous maîtrisons telle super techno qu’il faut la mettre en œuvre, l’utiliser, même si on a passé dix ans à la développer, qu’on y a investi des fortunes », souligne-t-il.
Et c’est aussi le propos de l’installation Outonomy conçue pour le salon Maison & Objet. Interrogeant les phénomènes survivalistes qui émergent en de nombreux points du globe, à travers une proposition d’habitat autonome, fictif, quitte à faire l’hypothèse de la tangente (comment, où, pourquoi), il pose à nouveau la question du besoin et d’un renoncement joyeux. Un Socrate contemporain, ouvrant un possible. Et de conclure : « Il ne s'agit pas de tout jeter aujourd’hui, mais de se laisser la possibilité, la liberté de bifurquer. Être designer, n’est-ce pas, justement, proposer des voies de bifurcation ? »

