Avec son appareil petit format, un 6 x 9 cm Icarette en métal léger, cette pionnière du photoreportage aura tracé sa route à vitesse grand V – au propre comme au figuré. Ainsi en 1929, à la suite d’une commande pour Peugeot, elle demande pour tout paiement une automobile et file vers le Sud. Au fil de ses clichés, on l’imagine donc au volant pour un Paris-Biarritz effréné, ou sur une route menant à la Méditerranée, conduisant sa voiture et sa vie à toute allure, à l’heure où les femmes ne conquéraient que progressivement leur indépendance. Si son autobiographie avait pu être éditée – en 1934, c’est en effet en vain que l’artiste tente, sous le titre Chien fou, de publier un récit sur sa jeunesse perturbée – elle se serait lue comme un roman. Car que Germaine Krull avorte, photographie des nus, se fasse emprisonner par les bolcheviques en Russie ou dirige un hôtel de luxe à Bangkok, son existence a tout d’une ligne de fuite, qui la mènera des rues de Paris aux temples birmans. Mais plus que sa vie, ce sont les courbes et les angles de ses clichés qui, aujourd’hui, restent mémorables. Qu’il s’agisse d’un corps ou d’une architecture, ses cadrages ont l’art et la manière de révéler les tracés invisibles des êtres et des choses – l’ogive d’un bras et d’une jambe dans ses très belles Études de nu, ou les entrelacs de ce qu’elle nomme ses Fers, grues, ponts, silos, et enchevêtrements de poutrelles shootés dans les ports néerlandais. Des « détails secrets » selon l’expression de l’écrivain Pierre Mac Orlan, fervent admirateur de son œuvre, à apprécier en 130 tirages : de Métal, son portfolio qui en 1926 la place immédiatement à l’avant-garde photographique, à ses reportages sur fond de bas-fonds, pour le magazine VU. Et enfin, une mention particulière pour ces compositions graphiques de mains, qui entre la chair et le monument, vous feront, très certainement, marquer l’arrêt.

