Ils semblent avant tout destinés à valider des discours dominants et à justifier les instances politiques qui les ont commandés. Ils figent les possibles plutôt qu’ils ne les ouvrent. Peut-on donc imaginer une architecture qui permette aux individus, aux usagers, aux habitants ou aux visiteurs d’en prendre temporairement le contrôle pour infléchir son destin ? Peut-on concevoir l’architecture de telle sorte qu’elle fasse émerger d’autres valeurs ou un mode de gouvernance différent de celui qui précédait ? Non pas en devenant une chose plus souple, flexible, appropriable, complaisante ou participative – comme on envisage volontiers une architecture démocratique aujourd’hui –, mais en étant au contraire déterminante dans sa forme comme dans sa manière de susciter les désirs de débat et d’occupation.
nous ne sommes pas seulement des produits de l'environnement ou du milieu dans lequel nous vivons, nous transformons aussi le climat dont nous dépendons
L’idée n’est pas facile à intégrer car, depuis les réflexions de Michel Foucault sur l’espace carcéral, la tradition qui s’est imposée en philosophie et dans les sciences sociales, c’est celle de concevoir l’architecture comme une forme de signification figée et un dispositif dédié au contrôle et à la domination. Il est habituel d’évaluer la manière dont un espace architectural restreint des individus, mais plus rare de décrire comment des individus modifient cet espace en retour, et comment ce dernier devient dès lors propice à leur émancipation. Je pense qu’il y a pourtant des lieux qui rendent plus libres que d’autres. Le philosophe allemand Ludger Schwarte défend cette idée en prenant pour exemples des événements de la Révolution française[1]. Ces événements se sont déroulés dans des espaces publics récents à l’époque, comme la cour du Palais-Royal, le Champ-de-Mars, les places urbaines, les boulevards, les parcs, les théâtres et salles de variétés. Selon Schwarte, l’architecture de ces espaces publics a joué un rôle déterminant dans l’émergence de la foule révolutionnaire. Il ne voit pas de relation de cause à effet entre l’architecture de Paris et les événements : ce n’est pas parce qu’il y avait des espaces publics que la foule est partie à l’assaut de la Bastille. Mais il a bien fallu que ceux-ci existent pour que les individus sortent de chez eux, se rejoignent et s’engagent dans des actions collectives. Ils ont permis à
la foule d’être et de prendre conscience d’elle-même, de préfigurer son émergence avant même qu’elle n’en refaçonne l’espace et l’atmosphère. Schwarte établit donc une dépendance réciproque entre l’architecture des lieux publics et la foule révolutionnaire car, comme il l’écrit lui-même : « Nous ne sommes pas seulement des produits de l’environnement ou du milieu dans lequel nous vivons, nous transformons aussi le climat dont nous dépendons[2]. »
Si l’on se penche sur l’architecture des bâtiments, on pense assez logiquement à celle des parlements conçus pour représenter le peuple. Pour Schwarte, l’architecture des parlements est significative du lien contraignant qui se dessine entre la forme de l’architecture et celle du régime politique. Il suffit de penser à leur taille, qui détermine le nombre de représentants du peuple. Schwarte rappelle à ce propos que la Pnyx, à Athènes, pouvait accueillir 24 000 personnes, alors que les parlements d’aujourd’hui ne peuvent en contenir que quelques centaines[3]. La forme circulaire et la présence ou non d’une tribune d’orateur conditionnent et légitimisent aussi les discours qui y sont prononcés[4]. Schwarte regrette que l’architecture des parlements contraigne les possibilités de participation aux débats publics, plus encore que les lois et les médias[5]. Mais si l’architecture des parlements restreint par sa taille, sa forme et sa propre finitude, Schwarte considère que l’architecture n’est pas pour autant condamnée à restreindre l’indéterminé. Il appelle ainsi à une architecture des possibilités qui permette à quelque chose d’insoupçonné de se dérouler, quelque chose de totalement différent de ce que l’on pourrait attendre. La possibilité n’est pas pour lui la simple capacité de provoquer la transformation d’une chose en une autre, mais une liberté de s’ouvrir à l’inconnu. Elle se distingue de la potentialité, qui reste attachée à la prévisibilité, à l’achèvement d’un schéma planifié et à des principes d’enchaînement entre passé, présent et futur. La potentialité reste d’ailleurs étymologiquement liée au pouvoir et continue à inclure l’acte envisagé et la probabilité qu’il se réalise ou non. Schwarte appelle donc à envisager l’architecture comme une construction de possibilités ou, pour mieux en faire ressortir l’aspect performatif, comme une manière de rendre possible. Il souhaite que l’on dépasse l’idée selon laquelle l’architecture ne serait qu’une technologie de pouvoir n’offrant comme alternative que des processus de subversion, et suggère une approche qu’il définit entre structure et anarchie.
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