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Élisabeth Károlyi : Pourquoi avez-vous créé Lieu d’Être ?
Annick Charlot : J’aimais ce pari : celui de construire une utopie artistique et humaine, un spectacle à grande échelle dans l’espace public, qui ne pouvait se réaliser sans devenir collectif, coopératif, fédérateur, avec pour objectif de faire céder les digues qui nous enferment chacun chez soi. C’est cela qui m’anime : prouver qu’une expérience artistique peut rompre des cloisonnements entre les communautés, entre les espaces public et privé, entre l’individuel et le collectif, etc. C’est un désir que j’appelle de la tendresse sociale, une forme d’engagement politique au sens large du terme. Se produire dans un théâtre, c’est faire le deuil de la rencontre avec toute une partie de la société : ça ne me va pas ! Ce n’est pas en partageant mon regard avec 8 % de la population1 que je peux espérer changer les choses ! Je dois aller où les gens vivent. À mes débuts, je créais des pièces pour des salles de spectacle, mais en parallèle, je réalisais des projets ailleurs, auprès de Forum Réfugiés2 par exemple, dans des écoles, des hôpitaux ou d’autres lieux éloignés de l’art au quotidien. Ces expériences m’ont toujours beaucoup touchée, et m’ont fait réaliser combien l’art est fondamental à tout être humain. Forte de ces réflexions, j’ai commencé à créer, avec les danseurs de ma compagnie, dans l’espace public.
É.K. : Que raconte le spectacle ?
A.C. : C’est le récit d’une utopie. La première partie, la fresque humaine aux fenêtres, représente des gens qui sortent de leur repli individuel pour être ensemble. Le deuxième acte se joue au pied des immeubles autour de vastes tablées symbolisant les grands rassemblements humains, festifs ou révolutionnaires. Naît alors un peuple éphémère fait d’habitants « complices » et d’artistes. Nous discutons : dans quel monde souhaitons nous vivre ? Que voulons-nous construire ? Dans la dernière partie, cinq personnages incarnés par les danseurs de la troupe sont désignés pour partir vers un ailleurs à inventer, et nous les retrouvons suspendus à la façade dans la scène de la voltige. Ils ont dépassé les limites de la pesanteur, leur synchronisation raconte qu’ils construisent à l’unisson ; leur position qu’ils renversent leur regard sur les choses, et celui des spectateurs avec. On ne sait plus ce qui est horizontal ou vertical en observant les artistes « marcher » sur les murs. Cela signifie que peut-être, pour transformer le monde, il faut accepter d’aller vers l’inconnu, la création. Lieu d’Être montre un autre réel, invisible d’habitude parce que nos yeux et notre cœur n’y sont pas habitués. Derrière ce que l’on voit, il y a ce qui pourrait être, l’imaginaire, ce que l’on n’ose pas vivre, les désirs… Les fresques humaines aux balcons, la coordination des complices, les couleurs vives, la chorégraphie forment des tableaux. Pour moi, Lieu d’Être est un geste artistique pur, qui rend beau l’endroit où l’on se trouve. C’est peut-être ce qui explique l’émotion provoquée par le spectacle.
É.K. : Comment les habitants réagissent-ils à l’idée d’un spectacle qui s’introduit chez eux et auquel on leur propose de participer ?
A.C. : Nous faisons un très gros travail d’immersion, de rencontre et d’apprivoisement réciproque. La première fois, nous avions simplement déposé des tracts expliquant notre projet dans les boîtes aux lettres. Cela n’a pas suffit, car peu de gens se sentent d’emblée concernés par un tel engagement. Alors nous avons inventé un dispositif de résidence artistique spécifique à Lieu d’Être, au cours duquel nous allons à la rencontre des gens suivant un cheminement méthodique. Nous y associons les partenaires locaux comme les comités de quartier, les relais sociaux, etc. Un Lieu d’Être demande six à dix mois de travail et de préparation : soirée d’information publique, porte-à-porte, présentation d’images, « danses en appartement » chez des habitants qui invitent leurs voisins, répétitions au pied de l’immeuble, tout compte ! Petit à petit, les portes s’ouvrent…
É.K. : Comment choisissez-vous les sites dans lesquels vous produisez Lieu d’Être ?
A.C. : Ce sont des immeubles collectifs et grands : la dimension rend le spectacle encore plus impressionnant. Tous partagent une part d’utopie architecturale ou sociale : celle d’un habitat communautaire au Familistère de Guise3, ou corbuséenne, dans les barres de Jean Zumbrunnen à Lyon, ou encore celle des grands ensembles construits en remplacement des taudis après la guerre… Mais la plupart se retrouve aujourd’hui désertée de tous ces idéaux, et ceux qui y vivent restent exclus. Il s’agit souvent de logements sociaux, de quartiers en souffrance. Notre objectif est de ramener à ces lieux et leurs habitants de l’utopie, justement.
É.K. : Sur le plan scénographique, comment utilisez-vous les espaces dans lesquels vous dansez ?
A.C. : L’immeuble est comme un fond de théâtre, le regard du spectateur doit pouvoir embrasser toute la zone dans laquelle nous jouons. Nous n’utilisons donc généralement qu’une portion des bâtiments. Parfois cela se décide tout seul, en fonction des habitants qui acceptent ou non d’ouvrir leur porte, pour que le spectacle puisse se jouer depuis leurs fenêtres. Nous nous produisons dans les lieux tels quels, sans les transformer, car l’écriture artistique en soi suffit à faire naître la poésie. Nous soulignons simplement l’architecture par des traits rouges : de grands pans de tissu sont tendus aux balcons ou aux fenêtres par exemple. Cette trace symbolique reste parfois longtemps après notre départ, les gens aiment se rappeler notre passage.
É.K. : Prévoyez-vous de poursuivre Lieu d’Être dans les années à venir ?
A.C. : Oui, nous allons continuer à diffuser ce spectacle tant qu’il y aura des villes et des partenaires pour le porter. Personnellement, je n’ai pas épuisé toute la réflexion que ce spectacle m’inspire. Chaque édition est une nouvelle aventure passionnante. À côté de cela, je travaille à une prochaine création qui verra le jour en 2015, elle aussi dans l’espace public mais à l’échelle de la ville. Journal d’un seul jour, drame chorégraphique dans la ville, en 24 heures, est un spectacle-feuilleton, le récit de trois personnages, leur rencontre. Les épisodes convoqueront les spectateurs dans différents endroits, là même où la narration a lieu : un bureau de poste, une boîte de nuit, une place publique… Il est question de solidarité, d’exclusion et d’amour. Les personnages vont s’infiltrer dans la ville, la fiction s’immiscera dans le réel.
1. Pourcentage de personnes assistant une fois par an à un spectacle de danse (source : Les publics du spectacle vivant, ministère de la Culture, 2008).
2. Comité d’accueil des réfugiés et de défense du droit d’asile.
3. Voir Architectures à vivre n° 75.

