Qu’est-ce qui a décidé Galia à investir ce lieu ?
Brice Errera : Notre métier, c’est la reconversion. Depuis quarante ans, nous rachetons des bâtiments devenus obsolètes – souvent des bureaux des années 1970 – que leurs propriétaires ne savent plus transformer. Nous observons le volume, son potentiel, la situation urbaine, puis nous écrivons une nouvelle histoire avec la mairie et les architectes. À Pantin, le site était exceptionnel : à proximité immédiate du canal, du Centre national de la danse, des ateliers Hermès, au coeur des flux culturels du Grand Paris. Pour nous, l’évidence s’est imposée : ce serait un hôtel. Pas d’un luxe ostentatoire, mais un quatreétoiles urbain, chic, moderne et accessible, fidèle à l’esprit cosmopolite de la marque australienne TRIBE, dont chaque projet développe une identité spécifique.
Comment avez-vous concilié l’histoire du bâtiment et l’ADN TRIBE ?
Vincent Parreira : Pantin possède une culture patrimoniale forte, à la fois industrielle et faubourienne. Ici, l’héritage était celui d’un parking des années 1950- 1960, assez banal, mais doté d’une façade tramée intéressante et d’une volumétrie singulière avec des niveaux décalés reliés par des rampes. L’ADN de Galia est clair : travailler avec l’existant. Raser aurait été une perte sèche, à la fois sur la constructibilité et sur l’inscription urbaine du lieu. Nous avons donc conservé les ailes latérales et reconstitué la façade sur rue dans une écriture contemporaine, presque comme une anamorphose : les anciennes fenêtres horizontales ont laissé place à de grandes baies verticales en double hauteur, insérées dans un exosquelette de béton teinté dans la masse qui redonne rythme et profondeur.
Quels défis techniques et réglementaires avez-vous rencontrés ?
V. P. : En réhabilitation, rien n’est simple. Il a fallu préserver l’arrière des ailes existantes tout en créant de nouveaux niveaux en infrastructure. Nous avons des photos où l’on voit littéralement les bâtiments posés sur des béquilles, en équilibre sur des appuis provisoires ! Travailler en sous-oeuvre, reprendre les fondations, sécuriser les avoisinants… Tout cela demande une précision extrême et coûte beaucoup plus cher qu’une construction neuve.
B. E. : Ajoutez à cela le Covid, des changements de programme, des entreprises parfois défaillantes… Oui, ce chantier nous a coûté des neurones ! Mais le lieu en valait la peine. On s’est accrochés au projet parce qu’on y croyait profondément.
V. P. : C’est là qu’il faut parler de courage. Réhabiliter en coeur de ville coûte deux à trois fois plus qu’une construction neuve. Beaucoup renoncent. Pas Galia. C’est rare aujourd’hui.
La façade et les matériaux sont essentiels. Comment les avez-vous abordés ?
V. P. : Le réemploi se situe principalement dans ce que nous avons conservé. Pour le reste, nous avons travaillé selon une logique domestique, presque résidentielle : une trame calme, régulière, des percements maîtrisés. L’exosquelette en béton accueille des menuiseries sombres, quasi invisibles en journée, et nous avons réintroduit le volet parisien en métal cuivré, clin d’oeil à l’histoire industrielle de Pantin. Côté jardin, tout change : ossature bois, bardage bois, grandes ouvertures, stores microperforés qui agissent comme des marquises contemporaines, filtrant l’ensoleillement et préservant l’intimité. Le jardin, conçu comme un îlot par Atelier Roberta, n’est pas un décor : c’est un véritable lieu de vie, généreux, planté de figuiers, de vivaces et de grands sujets, avec bancs en béton et tables pour s’y installer.
B. E. : C’est un espace vivant, où les clients comme les voisins peuvent boire un café, travailler ou simplement respirer.
L’hôtel joue aujourd’hui un rôle local, presque public. Était-ce voulu ?
B. E. : Oui. Nous voulons des hôtels qui vivent toute la journée. Pas une salle de petit-déjeuner vide, mais un lieu où l’on peut travailler, se poser, boire un verre, se réunir. Le TRIBE offre des salons, un bar, un restaurant modulable, un grand jardin, des espaces qui invitent à rester. C’est une expérience, pas seulement une nuitée. On y croise familles, trentenaires geeks, travailleurs nomades, habitants du quartier… Et ça fonctionne.
In fine, que retenez-vous de ce projet ?
B. E. : Faire un hôtel, c’est créer un lieu qui va durer trente ou quarante ans. C’est un super pouvoir, et une responsabilité. Pantin mérite cette ambition : c’est une ville culturelle, visionnaire, dynamique. Tout pousse ici à inventer du neuf avec du sens.
V. P. : Peut-être que la réussite du TRIBE tient à ça : avoir transformé un morceau d’ancien monde pour créer un lieu ouvert, généreux et vivant. Un hôtel, oui, mais aussi un fragment de ville.