Jonathan Gimenez, alias Jonk, est chasseur de friches. Il photographie les espaces délaissés, les hôtels miteux, les usines rouillées, où la nature reprend ses droits et déborde du cadre. Son appareil photo y saisit la poésie brute et déglinguée de lieux déserts, où parfois la magie surgit au gré de rencontres de hasard : au bas d'un escalier, un ange tend sa canne à pêche sur une mer de béton sale. Sur une autre image, un poulpe étire ses longs tentacules jusqu'à un tuyau de climatisation, là-bas, tout au bout d'une salle immense.
Des apparitions, non, des tags, des inscriptions, des graffs par milliers, « la plupart inutiles, rarement sublimes », explique le photographe, qui préfère saluer les chefs-d'œuvre cachés à travers un abécédaire : Wastelands, publié aux éditions Alternatives.
Vingt-six artistes, donc, tous pays et toutes techniques confondus ; « de la bombe, mais aussi du collage, du lettrage », pour un ouvrage grand public qui rapproche deux mondes ne se fréquentant qu'à contrecœur : les amateurs d'Urbex - explorateurs de sites à l'abandon - et les graffeurs. Car si tous partagent la même addiction pour la ruine vierge, les uns se contentent du plaisir de la découverte… tandis que les seconds dégainent le plus souvent leur bombe de peinture pour signer une façade. Ainsi, rares sont ceux qui, à l'image du street artist Ecloz, se contentent de contempler… et de refermer une porte, sans tatouer les murs d'un grand œil écarquillé - sa marque de fabrique qu'il réserve aux sites les moins délicats. Si Jonk, lui-même ancien graffeur, confesse regretter le « shoot d'adrénaline du graff, cent fois plus intense que celui de la photo » , il se souvient bien de cette peur de « souiller » . « Ce sont des lieux dangereux, estime-t-il . Il y a d'abord la peur de passer à travers un plancher, de tomber sur un zoneur, de se faire attraper par un gardien, mais le graffeur est sous le coup d'une angoisse supplémentaire : il sait qu'il risque de détériorer l'endroit. » Si en troquant le spray pour l'objectif, Jonk s'est débarrassé de cette crainte pour de bon, lui échoit une autre responsabilité : celle, parfois, « de sacrifier un lieu » - autrement dit, de divulguer sa localisation à d'autres artistes. Certains des graffs de son livre sont d'ailleurs issus de cette prise de risque, à l'image du beau visage arc-en-ciel peint par le graffeur Hopare dans un château oublié, entre deux portes arrondies dévoilées par Jonk lui-même.
Plus qu'un panorama d'œuvres puissantes et de sites cachés, Wastelands est une exploration de la relation qu'entretiennent, chacun à leur manière, les artistes avec la friche : « Pour la plupart, ce sont des street artists qui travaillent d'abord dans la rue. Mais dans ces lieux abandonnés, ils trouvent autre chose, des émotions fortes, certes, mais aussi le plaisir de ne peindre que pour eux. Ce sont des œuvres plus personnelles, qui n'ont pas pour vocation d'être vues par des passants. » Journal intime ou laboratoire d'expérimentation, d'Alëxone Dizac à Zoo Project - disparu précocement cinq ans avant la sortie du livre -, Jonk leur rend à tous hommage, replaçant ces créations dans leur contexte.
Ses photographies en plan large, non pas focalisées sur l'œuvre mais ouvertes sur l'environnement, révèlent ainsi le caractère de l'endroit et un peu de son histoire…
L'Allemand Plotbot Ken, l'un des rares à s'être spécialisé dans ces terrains désaffectés, peuple de ses visions d'apocalypse de vieux bunkers ou d'anciens entrepôts d'armes nucléaires. Avec l'usure du béton, la mousse qui peu à peu ronge ses personnages, ses figures équipées de masque à gaz n'en paraissent que plus saisissantes. Le normand WAR! déploie quant à lui ses créatures sur des pans entiers de bâtiments, dressant par exemple un immense suricate sur des territoires en voie d'ensauvagement, ou un marabout pensif au milieu d'herbes folles. Pour Jonk, il reste un seul regret : largement partagés sur les réseaux sociaux, ces lieux dont il capture l'étrange beauté deviennent de plus en plus visités. Et recouverts de couleur, oui, mais sans respect. Des images qu'il faut savoir regarder sans chercher à percer leur mystère ?
► Article paru dans Architectures À Vivre 106 spécial rénovation