Construit à l’origine pour accueillir les pompes funèbres, le bâtiment du Centquatre a encore de belles années devant lui. Némo en occupe cet automne la halle, la nef et les plateaux pour montrer la création à l’ère numérique. Rhizomatique, la Biennale s’étend même au-delà, dans vingt-quatre lieux partenaires éparpillés en Île-de-France. « La culture numérique irrigue davantage le monde du spectacle vivant que celui de l’art contemporain, observe Gilles Alvarez, directeur artistique de l’événement. De plus en plus d’institutions comme la MAC de Créteil ou le théâtre des Gémeaux à Sceaux ont une programmation numérique régulière. » Soixante expositions, concerts audiovisuels, performances, spectacles, installations et rencontres sont au programme de cette édition, contribuant plus que jamais à faire de la région un territoire culturel attractif.
Le défi de l’optimisme
L’équipe programmatrice a néanmoins fait un pari ambitieux, celui de l’optimisme – face d’une part à un contexte géopolitique, économique, climatique et social difficile, de l’autre à une intelligence artificielle qui commence à nous submerger. Cette année plus que jamais nous en mesurons les dérives. Et continuons pourtant à nous en emparer ! De même, une majorité des œuvres que l’on peut voir à Némo y ont recours. « L’IA est très présente, confirme Gilles Alvarez, et c’est normal : la plupart des artistes explorant le numérique s’y intéressent. Il y a une vraie créativité autour de cet outil et une réelle appropriation : quand un artiste invente sa propre IA, avant même de produire une image, il y a acte créatif. »
« Les illusions retrouvées » invitent donc à pouvoir rêver de nouveau. « J’ai envie de voir du beau », lance le directeur artistique. Et de citer les images de Markos Kay, qui dépeignent des « post-animaux » résultant d’algorithmes imaginés par l’artiste, ou celles de Tatsuru Arai, qui représentent, sur des écrans géants, des fleurs métamorphosées par des modèles génératifs. « Il y a une ambition d’optimisme et de bienveillance dans cette édition, précise-t-il, qui passe par la poésie, la cohabitation et le réenchantement. » Un véritable postulat pacifiste et fédérateur dont on retrouve les graines un peu partout dans la manifestation.
Nouveaux publics
Plusieurs productions sont destinées à attirer de nouveaux publics, tel que Le Mégamix du Louvre-Lens, signé Inook, projetant à grande échelle des figures peintes par les plus grands maîtres qu’un logiciel fait chanter sur des tubes à succès. Le jeu est également présent, comme dans l’œuvre de Marc Lee invitant les utilisateurs à créer leurs propres espèces cyborgs d’animaux et de plantes. « La ligne est fine entre les arts numériques et l’industrie des loisirs », assume Gilles Alvarez. Et s’il se permet de flirter avec cette dernière, c’est pour créer des portes d’entrée. Un objectif qui va dans les deux sens, car quand les aficionados de la galerie Charlot (où expose l’excellent Eric Vernhes !) prennent le RER D pour voir « Dopamine » à Garges-lès-Gonesse, une exposition sur la manipulation des médias, c’est aussi un succès.
Dimension critique
Qui dit optimiste ne dit pas dénué de sens critique. La manifestation évoque notamment les travailleurs du clic (Augures de Thomas Garnier), les excès du culte de la technologie (Le Fermier du futur de Bruce Eesly) ou encore le déni des industries polluantes (Smoke and Mirrors de Beatie Wolfe). En clôture de l’événement, une table ronde sera organisée autour de la pièce de théâtre L’Astrologue ou les Faux Présages, conçue avec l’IA à la manière de Molière par le collectif Obvious et les chercheurs du Théâtre Molière Sorbonne. « L’intelligence artificielle doit servir à réfléchir et pas seulement à créer », affirme l’organisateur.
Celui-ci a enfin souhaité rendre hommage aux femmes à travers l’installation de Christian Delécluse sur les informaticiennes oubliées ou celle, interactive, représentant la féministe du XVIIe siècle Margaret Cavendish (Inook et Ask Mona). « En ce qui concerne la programmation au Centquatre, nous exposons presque autant de femmes que d’hommes », assure-t-il. Une équité qui est loin d’être courante dans le milieu.
Pour finir, le secteur Le Cantique des quantiques ouvre la Biennale sur un nouvel horizon : « De plus en plus d’artistes s’intéressent à ce domaine de la science, souligne Gilles Alvarez. Des laboratoires européens et canadiens invitent des artistes en résidence. Cela produit une esthétique nouvelle, quelque chose est en train de naître et nous tenions à en parler. » Rendez-vous dans deux ans pour la suite !
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